mercredi 2 mai 2012

DES PETITS HOMMES VERTS, BLANCS ET ROUGES

Lorsque j’appris la nouvelle, j’étais en famille dans un bel appartement donnant sur la baie, magnifiquement éclairée cette nuit-là. Les extraterrestres avaient débarqué. Du moins, certains d’entre eux. L’événement ne provoqua pas plus d’émoi que ça : ceux qui étaient venus nous rendre visite étaient apparus près de la plage, s’installant peu à peu dans cette ville gigantesque. Il faut dire qu’ils nous étaient semblables en tous points ! Malgré un signe distinctif dont on m’avait parlé et que je n’arrivais pas à retenir, on aurait très bien pu ne pas différencier l’un des leurres d’un être humain. Ces extraterrestres venaient d’une région de leur planète équivalente à notre Italie. Ils étaient plutôt discrets et polis. Moi, je me suis lié d’amitié avec une ravissante envahisseuse aux cheveux rouges coupés très courts. Je me demande ce qu’elle est devenue par la suite…
Cependant, alors qu’il régnait sur le littoral un Soleil magnifique, j’avais l’impression qu’ils emmenaient avec eux les ténèbres… Un soir, alors que je m’apprêtais à aller dormir dans cette chambre inhabituelle et inconnue, je vis avec stupeur un étrange insecte sur le sol, se permettant des allers-retours audacieux entre mon lit et la salle de bain. Je n’avais jamais rien vu de tel : c’était une pince à cheveux géante sur pattes, d’une blancheur inouïe. J’espérais que ce soit une araignée, mais à en juger par le nombre de pattes dont elle disposait, le doute n’était pas possible. Un coup d’œil paniqué vers la fenêtre me fit comprendre comment le monstre était entré : les volets en bois, sans doute en mauvais état, avaient été si mal fermés qu’un immense passage s’était offert à lui, à l’horizontale. La seule chose à retenir, c’était qu’Elle avait encore et toujours du mal à comprendre ma phobie des insectes…


Le lendemain, je devais me rendre à la fac, car je devais effectuer une représentation dans une salle de cours, un concert sans instruments ni chant ni matériel, sans rien. Plein de potes à moi étaient venus pour l’occasion, et même certains curieux dont je me serais bien passé, comme cet insupportable Monsieur B et ses lunettes en écailles. Même ma mère était venue, et tous m’attendaient au fond de la salle.
Une prof myope arriva. Elle demande à toute l’assistance de former trois équipes à la tête desquelles chaque capitaine devait désigner un membre, comme à cette époque lointaine où l’on jouait au foot dans la cour de récré, étant gamins. Moi j’étais un des trois leaders. Il fallait également que l’on donne un nom à notre groupe, le moment rêvé pour que Monsieur K étale sa science pour l’équipe adverse, essayant d’attribuer un nom complexe et intelligent à sa troupe de sbires. Sa proposition contenait le mot "harmonía" sans que l’on sache pourquoi, ce qui attisa mon arrogance et ma moquerie envers mon rival roux : il ne parlait pas un traître mot d’espagnol.
Il me sembla que le but de la représentation était que chaque équipe doive reconnaître une chanson interprétée par chaque capitaine, mais je n’en sus rien. Car avant d’apprendre le principe de cette mascarade, un orage incroyable éclata. À cet instant je me tenais près de la fenêtre et il fallut lutter pour qu’elle ne blesse personne tant elle s’entrouvrait et se refermait dangereusement avec la violence hallucinante des vents. Les rideaux étaient arrachés. Dehors, la tempête emportait tout sur son passage : plantes, arbres, c’était la nature elle-même qui défilait sous mes yeux en faisant du rafting. À plusieurs centaines de kilomètres de là, mon ancien professeur de russe jubilait, et tirant sur son éternelle barbe, semblait prophétiser, cynique : « À certains endroits pendant cette tempête, contrairement à d’autres, des gens arrêteront tous les cactus déferlant, pour les manger ».


Une fois le calme revenu, je m’assis dans l’herbe humide, songeur. À quelques pas de là sur cette butte je vis le troisième capitaine du concert avorté, jusque-là resté en retrait. Soudain, un touriste s’amena et me demanda de lui indiquer le chemin dans un accent incompréhensible. Alors que je bredouillais, confus mais agacé, que je ne le comprenais pas, le troisième gars arriva et désireux de l’aider, partit avec lui tout en bavardant dans un dialecte parfait. Dans la conversation qui s’évanouissait au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient, je crus comprendre que le type cherchait l’Escorial. Visiblement, il n’était pas dans la bonne direction.
C’est après ça que je tombai sur un homme barbu, à moitié nu et sévèrement ligoté à une croix. En me voyant, il m’a regardé et m’a alors simplement demandé « Détache-moi, s’il te plaît ».

mercredi 25 avril 2012

HISTOIRE SANS JEU

JEan-Pierre Castaldi était devenu maire d’une petite commune désertique près d’Avignon. À l’aide d’une échelle, il montait fièrement, au-dessus d’un bar miteux, une enseigne au nom de la ville, homonyme d’un département du Sud de la France : avaient rompu les accords de financement annuels certains conseillers régionaux, et tandis qu’une forte rivalité économique avait lieu avec le bled voisin, l’acteur se plaignait d’un énorme manque de contribution au budget de la municipalité. Il le revendiquait vivement sur la place publique, avec un rictus bizarre qui lui grossissait les lèvres, déformées.


Pendant ce temps, les billets de 300 euros existaient. Castaldi, en bon vivant devant l’éternel, tenait également un restaurant dans le patelin. Ce jour-là, sortant tout champêtrement de sa cuisine, il allait servir quatre femmes au coin de la salle, attablées devant une petite nappe provençale à grands carreaux bleus et blancs : trois vieilles filles de plus de cinquante ans, vêtues comme si elles en avaient quinze et aux cheveux décolorés, ainsi qu’une dame très âgée, édentée et impassible, ne bougeant pas et ne disant rien. En grand seigneur, l’ancienne gloire d’un immense succès de James Bond au cinéma leur apporta quelques plats tous à la fois avec entrain et énergie, dont une assiette supplémentaire de merguez :
« C’est pour vous ouvrir l’appétit, mesdemoiselles… Et la bouche », glissa Jean-Pierre.
Après le tour de la commande, le tarif allait sans doute passer.

mercredi 18 avril 2012

AMALGA(MA)

Le musée était majestueux. Bien plus qu’un simple bâtiment regorgeant d’infinies merveilles, l’édifice qui nous accueillait Elle et moi était magique. Ma sœur, peu enchantée par cette visite, avait choisi d’attendre à l’extérieur, tandis que moi, dedans, je me sentais beaucoup plus être ailleurs, paradoxalement. Les patios, les statues, le marbre blanc me plongeaient blanc dans un environnement unique.
À un moment je me retrouvai seul. Je traversais une galerie de baies vitrées quand je sortis dans un jardin carré, dans lequel la nuit tomba tout d’un coup. Là je vis une vieille femme andine à la peau foncée, qui me demanda de la suivre. Je ne comprenais pas son langage mais j’essayais de ne pas la perdre de vue, en suivant sa route qui menait au sommet d’une montagne de roches noires. Le ciel était devenu rouge vif, comme un de ses vêtements traditionnels, mais malgré sa volonté de me parler, je ne pouvais saisir le moindre mot de son sermon. Puis elle disparut au beau milieu de ce néant, pourtant sous les étoiles, qui s’adressaient à moi elles aussi.
Elle, avait rejoint ma sœur dehors car j’étais devenu trop ennuyant dans ce musée à air libre, et que je lui avais récité par cœur l’histoire de quelque chose qui ne l’intéressait pas. Selon ses dires, j’étais même passé à deux doigts de la rupture puisqu’en plus de ça, je m’étais apparemment permis de sortir une plaisanterie mal placée, jugée abjecte. Elle m’en voulait et ma sœur semblait lui donner raison. Moi, je ne me souvenais de rien.
En sortant du palais je fus pris dans une fourmilière de gens dans les couloirs. J’avais envie de passer mes nerfs et d’agresser le premier venu, ce que je tentai en provoquant chaque personne dans la bousculade des escaliers. Cela porta vite ses fruits et rapidement, deux mecs s’énervèrent après que je leur aie assené un coup de coude violent. Rien n’aboutit avec ces deux roquets, si ce n’est un insistant regard meurtrier de leur part. De toute façon, je n’attendais que ça, et ignore toujours pourquoi je ne les ai pas frappés à cet instant précis.


J’arrivai ainsi dans une cour d’école, qui étrangement me rappelait de lointains souvenirs d’enfance. La foule s’éparpillait. Soudain, deux jeunes filles et un type du même âge arrivèrent devant moi pour m’apostropher avec colère, vraisemblablement à cause de mon comportement à la sortie du musée. L’une, petite, laide et quasiment obèse me crachait son venin à la gueule en me regardant droit dans les yeux. L’autre, discrète et gênée, paraissait plutôt accompagner les deux autres contre son propre gré. Elle ne disait mot, tout comme ce mec imposant qui me semblait plus que très familier. En fait, il me rappelait mon ancien voisin, dont j’étais très proche lorsque nous étions très jeunes.
Au bout d’un moment je ne tins plus, et me lançai avec une vitesse que seule la fureur pouvait m’avoir donné, j’attrapai la petite grosse par derrière et lui tordit le cou jusqu’à la faire hurler à la Mort, à terre. Et là, je réalisais ce que je venais de faire, et avant de penser à d’éventuels remords, craignant des représailles ou l’intervention de son compagnon ou d’une personne extérieure, je laissai là la rombière qui m’implorait d’arrêter. Je sentais que quelqu’un était sur le point d’arriver, aussi je voulus décamper au plus vite, mais le gars que je pensais connaître s’interposa brutalement et m’empêcha de partir. À voix basse et avec un regard malsain, il me promit de me laisser m’en aller à condition que je donne un petit baiser à lui et son amie. Extrêmement surpris mais tout en autant en hâte, je m’exécutai, et posai mes lèvres avec résignation sur celles de la fille à qui je venais de briser le cou. Puis vint le tour du mec, dont j’essayai d’éviter la bouche charnue : malheureusement, il me rattrapa dans mon élan et colla sa pute de bouche sur la mienne alors que je visais sa joue. Puis je partis. Cordialement, au revoir.

mercredi 11 avril 2012

MEANING NEW

Je me trouvais au Mexique, entre falaises et roches couleur feu, devant un lagon vert. J’avais une pensée pour Monsieur C, dont on disait qu’il avait une moustache d’acteur porno chicano. Finalement, sa pilosité avait récemment énormément progressé, et il était presque devenu un véritable barbu. Comme moi. J’attribuai ça à ses nouvelles fréquentations, car sa barbe se faisait peu à peu grise et épaisse. Je l’imaginais avec son éternel blouson en cuir, paraissant avoir trente ans de plus.
Je revenais au paysage, absorbé par l’eau devant moi. Le Soleil se reflétait en elle, grossi comme dans une énorme loupe. Il avait changé d’apparence : à se demander s’il ne s’agissait pas de la Lune, mais le ciel bleu caractéristique du zénith de la journée infirmait sans doute cette supposition. C’était comme si tous les éléments du Monde étaient réunis en cet endroit : le feu de l’Astre et des falaises, les étoiles, la terre sableuse, et Elle, non loin. Face au lagon, je tentai d’évaluer sa profondeur. Un doute affreux me traversa brutalement l’esprit ; je craignais que sous la surface se trouve une fosse abyssale de plusieurs milliers de mètres, à pic, malgré la tranquillité extrême de cet endroit magnifique. Comme si en ce lieu, l’on pouvait passer du Paradis serein à l’Enfer froid et liquide, dans les ténèbres. Batophobe depuis l’enfance, je reculai prudemment, en regardant la foule de touristes autour de moi qui allaient en riant s’enfoncer dans la belle eau verdâtre, qui paraissait nous appeler. Mes doutes, mes peurs et moi-même préférions rester sur nos gardes et nous en tenir à cette merveilleuse première impression.


Elle, avait un plan à me proposer : rejoindre le centre de la mégalopole la plus proche via une sorte de souterrain aménagé pour relier les montagnes à la cité, passage obligatoire prisé par une bonne partie de la masse grouillante de voyageurs. L’idée ne m’enchantait que très peu, mais un appel virtuel de son père et de son frère, Monsieur J, sonna comme une recommandation d’un truc à ne louper sous aucun prétexte. Alors que le programme m’était imposé, je n’arrivais même pas à comprendre s’ils venaient d’emprunter le parcours tant conseillé (et qu’ils se trouvaient par conséquent en ville, dans le même pays que nous au même moment, comme s’il s’agissait d’une surprise) ou s’ils nous donnaient simplement leur avis depuis l’autre bout du monde. Peu importe, elle me montra la carte (sur laquelle je pus voir un gigantesque édifice moderne qui représentait le centre-ville), ce qui était à la fois un ordre et une invitation à la suivre. J’avais du mal à croire que l’on puisse rallier deux points autant éloignés en empruntant une simple voie touristique, sous terre en plus ! Aussi je la suivis à contrecœur.
Le chemin commençait en haut d’une de ces falaises qui encerclaient le lagon vert, et qu’il fallait contourner en descente. Le dénivelé était très accidenté et étroit, et j’avais du mal à ne pas être énervé par le vide à ma droite et les cailloux sous mes pieds, tandis que je manquais de chuter à chaque pas, et qu’Elle avançait sans le moindre problème. À chaque rocher qui dégringolait, je râlais. À la traîne, elle m’encourageait un brin exaspérée, armée de sa carte et de son caractère exigeant, alors que j’avais plutôt envie de faire demi-tour. Soudain, sans que je comprenne véritablement comment, nous nous retrouvâmes dans un hallucinant tunnel, indescriptible, anachronique ; entre les catacombes précolombiennes et le complexe militaire futuriste. Il y avait beaucoup de gens agglutinés aux parois des murs d’un blanc jauni que je n’avais vu, faits avec un matériau que je ne connaissais pas et qui semblait provenir d’une autre planète. Les curieux avançaient rapidement le long des vitres énormes qui contenaient chacune quelque vestige du passé ou du futur. Le souterrain, bien qu’étroit, avait des allures de musée aux dimensions incroyables. Elle, toujours devant, ne disait mot et ne se retournait pas. Je devais la ralentir encore plus, à regarder partout autour de moi sans rien comprendre dans ce stupéfiant labyrinthe linéaire. Par moments, la lumière manquait ; d’autres fois, les néons éclairement divinement certains recoins du couloir interminable.
Et c’est à ce moment-là que je vis, incrédule, une immense table sur laquelle étaient exposés des dizaines et des dizaines de poissons morts : noirs pour la plupart, presque tous la bouche ouverte, me fixant même si je m’éloignais de la pièce, avec un regard plus insistant que cent putains de Mona Lisa. Baignant dans un sang visqueux et sombre, et dans de l’encre, il y en avait de toutes les tailles, de tous les poids et de toutes les nageoires possibles. Gêné et mal à l’aise devant ce spectacle aussi effrayant qu’irréel, je crus comprendre, en écoutant autour de moi, que je longeais le Pacifique et ses failles, et qu’à ce moment-même je me trouvais sous l’océan. Comme si cette salle matérialisait ce qui se passait au-delà des murs.


Moi, j’avais perdu ma bien-aimée. Je ne savais plus où elle était ni combien de kilomètres j’avais parcourus. Alors, en continuant la traversée du tunnel, je décidai de faire étape dans une issue de secours qui se trouvait au bord de la route. J’étais dans une maison qui semblait être la mienne, et je ne voulus pas rester là tant la ressemblance me perturbait, tant l’incompréhension me gagnait. À l’étage se disputait un match de basket dans une ambiance survoltée. L’équipe verte écrasait littéralement les joueurs adverses, notamment grâce à son meneur vedette en triple-double ce soir-là. Je ne voulus pas prendre part au spectacle et continuai à chercher ma fiancée. Du moins, je croyais qu’on l’était. Au hasard d’une autre issue de secours, je tombai surpris, sur Mademoiselle F, qui me demanda de m’allonger près d’elle pour que je lui raconte mes rêves. Son sourire et ses avances me suffirent la laisser seule. Au bout de plusieurs heures dans le souterrain, je la retrouvai Elle, assise sur la banquette d’un bar ; sirotant tranquillement un cocktail, elle n’avait pas l’air de s’être souciée d’où j’étais passé. L’échange fut bref, presque inexistant et sourd. Les seuls sons que je percevais étaient ceux d’une musique lounge de mauvais goût. Aux murs, quelques écrans rediffusaient les meilleurs moments du match que j’avais raté. Elle me paraissait froide.
Puis elle me montra sur la carte le point où nous nous trouvions, et tout ce que nous avions parcouru. Je n’en revenais pas. Curieusement, je distinguai sur le plan des noms en anglais, sans que je m’y attende, dont celui du souterrain duquel nous n’étions toujours pas sortis : MEANING NEW. Le centre-ville semblait encore être à des centaines de lieues de là, comme l’indiquait cette carte à laquelle je ne comprenais strictement rien. Malgré l’obscurité du bar à l’éclairage vermeil, je pus voir au fond des fenêtres qui offraient une vue sur l’océan et le ciel qui ne formaient qu’une seule et même échappatoire azure.


Apparemment, il existait dans ce complexe un moyen de transport rapide qui permettait de rejoindre au plus vite l’endroit que nous voulions atteindre. Alors selon ses conseils, nous primes cet espèce de wagon-restaurant chic à grande-vitesse qui traversait je-ne-sais quoi à un rythme et une vélocité que l’on ne pouvait percevoir. Elle s’attabla face à moi tandis que le compartiment se remplissait de touristes. À ma droite s’assit un petit bonhomme brun à lunettes, tout mou et ressemblant à un grand socialiste français du XXIe siècle. Cordial et quelque peu renard, il salua ma douce, qui le lui rendit. On nous apporta des plats pendant le transport. Alors j’assistai depuis cette gigantesque table de bois tout en longueur, à une scène incroyable. Elle, captivait toute l’audience avec son magnifique sourire, ses gestes et son intelligence. Au gré du dialogue et des discours, je remarquai, étonné, à quel point son espagnol était devenu fluide et parfait. Et alors qu’elle partait dans un débat ennuyant avec le rat à lunettes, subjugué et admiratif, elle ne m’adressait pas le moindre mot ni le moindre regard durant tout le trajet : je n’existais plus.


Arrivés à destination dans une sorte de gare souterraine, Elle m’interpella.
« Tu ne trouves pas charmant cet homme avec qui j’ai échangé pendant une heure ? »
L’attaque de nerfs avait été provoquée : je laissai alors s’évacuer toute ma colère et ma rancune sur Elle, lui recommandant d’aller se faire foutre et de rejoindre ce vieux mulot de bibliothèque. Et je l’abandonnai là, m’enfuyant pour trouver un endroit où je pourrais soulager une envie pressante d’uriner. Mais les toilettes étaient dans un état désastreux. Ainsi, cherchant une issue, je trouvai un escalier qui me ramena rapidement à la surface. J’étais apparu au beau milieu de la mégalopole, dans une petite rue sans arbres qui cachait la forêt de béton que je sentais si proche. Malgré la joie de me retrouver à l’air libre, je ne pouvais plus tenir. Sans réfléchir, comme un vandale je forçai sans problème la porte du premier café à proximité. Il n’y avait personne à l’intérieur. L’endroit ressemblait à une tetería du Maghreb. Après avoir trouvé les toilettes de l’établissement désert, j’hésitai longtemps entre deux portes aux écriteaux rédigés en arabe : leur traduction indiquait "masculins" d’un côté, "machistes" de l’autre. Je choisis la première.
Une fois soulagé, je me sentais fier de mon effraction, et j’avais le sentiment de faire un pied de nez au monde entier. Je sortis et respirai à pleins poumons, un sourire narquois aux lèvres, jusqu’à ce que je voie débouler sous mes yeux un homme fuyant à toute vitesse sur un scooter, armé d’un pistolet avec lequel il tirait vers le ciel, ayant vraisemblablement commis un acte nettement plus répréhensible que moi. À cet instant et après tout ça, je crois que je voulus être lui.

mercredi 4 avril 2012

DANS LE SILLAGE DE POSÉIDON

Un appartement magnifique et lumineux surplombant le Guadalquivir. J’avais passé une soirée trop arrosée avec Monsieur G et Monsieur T dans un espèce de vieux local poussiéreux, alors je m’étais mis en quête d’un logement. Le couple de propriétaires d’un certain âge, aristocrates inactifs et insupportables, me faisait visiter. Moi, je n’avais d’yeux que pour la baie vitrée qui donnait sur le fleuve, et m’en approchai, émerveillé.
Sur le balcon, j’assistai à un des plus beaux spectacles de ma vie. C’était comme si toutes les eaux du monde se trouvaient devant moi, comme une immense étendue de liquide bleu conduisant vers l’infini. Le Soleil illuminait ce point de vue merveilleux, et je ne reconnaissais pas le Guadalquivir, d’ordinaire calme et légèrement verdâtre. Pourtant, on m’avait assuré que c’était lui. De là où j’étais, je ne pouvais distinguer la moindre forme de vie humaine ni la plus anecdotique végétation. Tout n’était qu’azur. Ou presque : un immense pont de couleur rose avait été érigé à cet endroit-là, depuis le balcon, et l’œuvre titanesque semblait relier l’appartement à un monde qui n’existait pas, ou au néant le plus total, comme si l’univers se fût achevé après cet horizon aquatique.


Sans que je sache pourquoi, agacé par les tergiversions des deux propriétaires, je sautai du haut de mon plongeoir de marbre. Ce fut une longue chute vers un fleuve devenu océan et un monde qui m’effrayait, celui de la profondeur. Après le choc de l’immersion, je fus soudain pris de panique, réalisant ce que je venais de faire et là où je me trouvais, seul au milieu d’un nulle part entre les vagues et l’abysse. À la surface, je crus apercevoir au loin le rivage, qui n’était qu’un léger coup de crayon à des kilomètres de là. Et alors, tourmenté par les remous violents qui me faisaient face, je tentai tant bien que mal de nager pour espérer regagner la terre, malgré le courant et les vents contraires. C’est à ce moment-là qu’à contresens, je vis des hommes traverser les rouleaux, comme par défi sportif, chacun avec un chronomètre à la main. Après qu’ils m’aient dépassé et laissé derrière eux, à l’agonie dans cet enfer magnifique, une vague m’emporta. Je ne me réveillais que bien plus tard.

mardi 3 avril 2012

AU BORD DU PRÉCIPICE, VERS LES TENTACULES

Je portais une belle chemise bleue à manches longues ; cela faisait un moment que j’en cherchais une comme ça. Ma famille s’était réunie pour une cérémonie en l’honneur de mon grand-père. Nous formions un demi-cercle en forme de U autour de la table du salon, qui était également devenu un jardin. Moi je faisais partie du centre, et face à moi se tenait le prêtre.
Il y avait une jolie musique et des belles paroles, toujours ces mêmes belles paroles… Je ne les écoutais pas, droit comme un I et les mains jointes devant moi. Apparemment, ma sœur et ma mère non plus, à ma gauche et à ma droite. C’est là qu’un énorme fou rire nous prit, un fou rire communicatif, droit dans les yeux, que nous essayions de rendre furtif, sous les yeux inquisiteurs du curé… Dans un tel moment, cette complicité familiale me rendait heureux. En même temps, comment ne pas éclater de rire en écoutant ce baratin clérical, hypocrite et maintes fois réchauffé ? J’essayais pourtant de lutter contre le rire nerveux, le cacher, mais j’étais en ligne de mire. Et quand le prêtre lâcha un son d’orgue devant son auditoire à la tête baissée, ce fut tout simplement une explosion de rire dans nos barbes, surtout la mienne, que nous tentions de contrôler. Les yeux du cureton devenaient rouges et me fusillaient, moi, face à lui, me procurant cette sensation de n’être qu’un putain de renégat. J’en étais fier. Jusqu’à ce que je comprenne que mon manque de tenue faisait du mal à ma grand-mère et un de mes oncles, déçus tous deux de ma malséance et de mon attitude irrespectueuse et blasphématoire pendant cette cérémonie qui me semblait occulte. La mère et le fils ne prononcèrent pas une parole mais leur silence en disait beaucoup plus long.



Je décidai donc d’enfouir tous mes souvenirs dans un coffre que je déposerais au fond de la mer. Quand tout fut prêt, j’avançai en nageant vers le large, avec la boîte, non sans mal. Je m’arrêtai à la hauteur d’un énorme paquebot amarré à cet endroit. La tête hors de l’eau et collé à sa paroi, sa coque me semblait immensément grande. Sous mes pieds battant, je pouvais voir le fond, du sable et des cailloux rouges qui ne me paraissaient pas être si bas. Le vent se leva : une tempête s’annonçait alors que je recevais des grosses gouttes de pluie sur le visage. C’était une sensation horrible que d’être au milieu de nulle part adossé à la paroi d’un géant d’acier que l’écume rendait verte, sans savoir ce qu’il y avait en-dessous. Comme au bord d’un précipice.
J’hésitai à plonger quand soudain, un visage et une voix de femme m’apparurent hors de l’eau, familiers, sans que je puisse mettre un nom sur cette étrange apparition. Affectueusement, elle m’expliqua que je n’avais rien à craindre de la profondeur, car un de mes ancêtres était un cachalot, et que par conséquent je pouvais descendre très bas sans aucun problème. J’étais tellement rassuré et enthousiaste que je voulais prendre dans mes bras cette inconnue qui ne l’était pas tant que ça, et plongeai sous le bateau. Arrivé en bas, je constatai des grillages individuels qui devaient être des geôles sous-marines. Je ne me souviens pas de quand je remontai à la surface…

mardi 27 mars 2012

L'AMAS QUI CRACHE SUR NOS TOMBES (BORIS VIAN II)

C’était le coup d’envoi de la saison. Mais pas seulement ; ce match de foot avait un enjeu important, une saveur particulière car synonyme de renouveau.
Je venais soutenir le club de ma ville de cœur. Ce soir-là, l’accueil se fit dans l’aéroport le plus proche, et il fallait traverser un long couloir pour rejoindre la zone d’accès aux tribunes. Juste avant celles-ci, on avait érigé un espèce de musée aux couleurs du club dans une salle religieusement éclairée. Il y avait beaucoup de monde, des supporters, des non-supporters, des familles, des vigiles des curieux. Dans la foule je me frayai un chemin et je pus constater la nouvelle touche d’originalité : des maquettes avaient été construites et posées dans le dernier recoin de la salle, protégées par une vitrine. Il y en avait deux côte à côte, ou face à face, et elles étaient censées représenter à échelle réduire les deux municipalités dont les clubs s’affronteraient sur la pelouse. Au-dessus de chacune était placardé un tableau avec la composition des équipes.
Le problème, c’est que je ne reconnus pas ma si belle ville, avec ses bâtiments et ses collines miniatures, ainsi que ses faux arbres. Même si tout était parfaitement disposé, je ne parvenais qu’à distinguer le château, et encore. Les palmiers avaient même été amputés ! Où Diable étaient-ils ? Puis je compris petit à petit, l’explication était toute simple : on avait mélangé les maquettes consacrées aux deux villes. Quelle honte ! Comment avait-on pu confondre un patelin de consanguins aussi froid et terne que le leur avec ma belle cité d’azur ? J’eus envie de blâmer les architectes de bac à sable, ou bien les dirigeants du club ; et pourtant, un simple coup d’œil sur le tableau rouge et noir me confirma qu’il s’agissait de ma ville et de l’équipe que j’aimais supporter : bizarrement, beaucoup de noms avaient été remplacés mais je pus reconnaître des patronymes locaux de joueurs inconnus (dont un "Lou quelque chose", en nom composé).



Et puis ce fut un véritable chemin de croix pour accéder aux tribunes. J’avais dû me tromper dans les indications car j’atterris dans une vieille baraque typique, traversai un long couloir en bois avant de me retrouver au pied d’un escalier sombre. Quelques marches plus haut, deux types peu chaleureux zonaient en plein milieu. Ils me laissèrent passer sans prêter la moindre attention à moi ; je n’eus même pas le temps de voir leur visage. À l’étage vivait une vieille très sympathique dans un appartement pittoresque, avec les volets si caractéristiques de la région fermés pour éviter que le Soleil ne rentre. Avec un sourire, elle m’indiqua une porte qui devait mener quelque part sur le stade.
Malheureusement j’apparus en plein milieu de l’aéroport. Il était vide. Entièrement. J’étais seul devant une étendue de néant ; les énormes néons des plafonds, à plusieurs dizaines de mètres de moi au-dessus du sol, gentiment m’accompagnaient. C’était un sentiment indéfinissable, l’impression d’être libre tout en étant perdu, alors que je contemplais l’enceinte gigantesque en étant persuadé d’être seul au monde, à présent. Et en retard. Alors je me hâtai et courus comme un dératé vers la sortie la plus proche.
Une fois à l’air libre, je tombai sur un jardin dans lequel se célébrait vraisemblablement une messe. Il était entouré de cyprès et en plein milieu traînait une fontaine. À l’autre bout du jardin, je pouvais apercevoir une sorte de passage dans un tunnel noir. Bizarrement, il faisait encore à peu près jour ici, bien que le ciel fût gris au possible. Avec une certaine lueur néanmoins. Je traversai donc le terrain, rassuré par des panneaux indiquant le chemin vers des toilettes et la sortie, avec des flèches. Pour quitter l’endroit, je dus contourner la messe mais en montant quelques marches, je me retrouvai au beau milieu d’une espèce de placette servant d’estrade au curé, qui m’apostropha alors que je passais devant un énorme coffre en bois :
« Ça, c’est le cercueil de ton grand-père », me fit-il en souriant après l’avoir pointé du doigt.
Il ne m’apprenait rien. Je le savais parfaitement. Je choisis de ne rien répondre à cet être insignifiant et quittai rapidement le jardin en m’engouffrant dans ce qui ressemblait à une entrée de station de métro.



À la sortie, je me retrouvai à nouveau dans la maison avec le couloir en bois, au bout duquel je vis encore une fois les deux mecs qui n’avaient pas bougé de l’escalier. Je ne comprenais plus rien dans ce dédale invraisemblable. Je crus que cette fois-ci ils m’attendaient, mais il n’en fut rien alors que je montais les marches prudemment. Toujours impossible d’apercevoir ne serait-ce qu’un œil ou deux chez ces étranges personnages, dans la quasi-obscurité de la cage d’escalier. En haut, la vieille m’attendait, et me sourit à nouveau comme pour me dévoiler fièrement son absence de dentition. Mais comme je lui étais sympathique, elle me montra du doigt une autre porte, près de celle que j’avais empruntée. M’étais-je trompé d’issue ? Où m’avait-elle désigné la mauvaise, volontairement ou pas ? Je regardai celle que j’avais ouverte au préalable : dans le coin juste à côté, les volets étaient cette fois remontés. Par la fenêtre je pus voir d’énormes nuages noirs, s’agglutinant les uns sur les autres petit à petit à une vitesse terrifiante. Alors je pris l’autre porte, celle de gauche ; j’entendis des bruits et me retrouvai en haut d’une tribune latérale et pus enfin profiter du match.

mardi 20 mars 2012

CHAPITRE

J’avais passé un moment étrange avec une de mes ex. Et un autre mec. Je me sentais mal, mais elle, extrêmement souriante, me réconforta, ainsi qu’une amie à nous, si bien que rapidement je n’y pensais plus et me demandais même si quelque chose s’était passé.


Dehors, tout était gris. Avec des reflets violets sur cette ville colorée de béton et de baies vitrées. Tout était sombre. Pesant : quelque chose allait arriver… C’est à ce moment-là que j’appris la disparition de mon chat de la surface de la Terre. Ma sœur venait de me passer un énième coup de fil pour m’annoncer la nouvelle, et ainsi je compris peu à peu ce qui nous arrivait. Et ce qui s’était produit.

Une brèche s’était ouverte dans le monde, pendant quelques secondes, quelques minutes tout au plus. Mais elles avaient dû sembler une éternité. Cette catastrophe naturelle expliquait l’atmosphère et le climat apocalyptiques que l’on pouvait ressentir à ce moment-là. J’eus des visions de notre planète s’entrouvrant dans son coin droit, comme une orange, alors qu’un angle obtus se dessinait aux trois quarts, environ. Moi, à l’intérieur, je n’avais rien ressenti, si ce n’est que le ciel s’assombrissait dangereusement et que les reflets violets sur notre quotidien devenaient vraiment inquiétants. J’imaginais alors des falaises entières s’écrouler, des vents souffler à une vitesse qu’aucun être humain ni Poséidon lui-même n’auraient pu concevoir.


Apparemment, mon chat s’était enfui de la cage dans laquelle ma sœur le transportait, posée sur la banquette arrière de la voiture. Pourquoi s’était-il échappé ? On l’ignorait, mais il avait visiblement sauté par la fenêtre du véhicule vert, s’engouffrant entre le béton et les baies vitrées, sans doute à la recherche d’une vie meilleure. Malheureusement, sa décision fut prise au mauvais moment et il se retrouva emporté par une tornade alors que le monde s’entrouvrait brièvement de manière inexplicable.

J’étais inconsolable. Au téléphone, je demandai à ma sœur s’il n’y avait pas un moyen de le localiser, grâce à une collerette électronique qu’elle lui avait posé afin de savoir où il se trouvait en permanence.
« Oui, il y a un moyen, me dit-elle. Mais là, aucun signal ne répond… ».
Je me doutais bien que jamais elle n’aurait pu imaginer que son imprévisible félin s’échappe à des années-lumière de sa cuisine, sa litière et sa gamelle.
« Soit il est mort, soit il se trouve actuellement quelque part dans l’univers », poursuivit ma sœur bizarrement impassible et résignée face à la disparition de son chat, qui était un des êtres les plus importants à ses yeux.
Puis elle enfonça le clou, comme pour faire comprendre la vérité à un enfant qui refuse de l’accepter :
« De toute façon tu sais, maintenant là où il est je ne peux plus lui faire sa piqûre… ».
Eh oui, pour couronner le tout, ce con de chat était diabétique. Je raccrochai. Les catastrophes et les vents semblaient s’être arrêtés, alors que je ne pouvais plus freiner mes pleurs. La vie reprenait son cours, comme me le prouva cet homme qui fixa un panneau publicitaire pour des puzzles, à quelques mètres de moi sur la route d’en face. Heureusement qu’Elle était là, pour sécher mes larmes…


Je me retrouvai dans son appartement pour me changer les idées. Mais je n’y parvenais pas. Il y avait ses deux nouvelles colocataires, et la décoration avait radicalement changé. Des tapis vieillots, de la dentelle sur la table, un buffet en bois sur lequel étaient posés minutieusement quelques bibelots, un fauteuil de grand-père près de la fenêtre et une tapisserie horrible aux murs. Rien de tel pour retrouver le moral. On aurait dit un appartement de style lillois. Cons de ch’tis… Malgré le chocolat chaud et les sourires faits pour me permettre de penser à autre chose, j’étais mal et ne pouvais oublier mon chat. Alors je me réfugiai derrière le premier quotidien que je trouvais à proximité pour ne pas que l’on me voie pleurer, mais au fur et à mesure de mes sanglots, mes larmes faisaient des trous dans le journal, et les yeux humides et tristes que j’essayais de cacher ses révélèrent à Elle et ses amies.


Je voulus fuir de toutes ces teintes de gris infiniment tristes qui m’encerclaient et n’en finissaient plus. En sortant de cet enfer picard, un pléonasme, je déambulai seul et me dirigeai vers un espèce de petit parc sans arbres, sans rien. On aurait dit un terrain de jeu abandonné ou une arène fantôme, pleine de sable avec sa configuration circulaire.
C’est là que je vis une des premières choses en couleur de la journée : une enseigne, entourant une petite maison à trois étages, indiquait un genre de spectacle de foire, en grosses lettres capitales rouges sur fond noir. On pouvait y voir le dessin effrayant d’un ours peu accueillant. Il y avait quelques personnes devant la vieille baraque, ce qui brisa le silence dans lequel j’avais été plongé. On m’expliqua qu’au deuxième étage vivait un ours qui apparaissait lorsqu’on l’appelait en chantant et en indiquant l’année dans laquelle on se trouvait, dans le couplet, et que seuls les plus courageux (ou les plus fous) pouvaient essayer d’invoquer l’ours qui viendrait alors les poursuivre, et qu’il faudrait fuir sous peine de laisser sa vie au bout d’une putain de grosse patte griffue. Les plus courageux ou les plus fous ? Apparemment mon interlocuteur faisait partie de cette deuxième catégorie (en plus de paraître complètement ivre) car je le vis entamer un chant incompréhensible pour défier l’horrible animal qui allait venir le chercher. Alors, complètement paniqué je m’éloignai de la maison sans pour autant la perdre de vue, curieux. J’attendais le moment où l’ours allait débarquer pour en foutre une fatale au pauvre homme qui continuait à chanter devant l’enseigne. Il annonça l’année 1974, ce qui attira mon attention. 1974 ? Espérant que le malheureux et inconscient ivrogne se soit trompé, je m’approchai en toute sécurité, convaincu que par conséquent rien ne se produirait, mais je vis pourtant sur l’entrée, à côté du dessin terrifiant de l’ours, les chiffres qui composent l’année 1974.
Que s’était-il passé avec le temps ? La brèche ouverte dans le monde avait-elle changé quelque chose ? Pensant avoir fait un saut de temps, je n’en pris pas beaucoup pour réfléchir et reculai de devant l’étrange maison, apeuré. L’homme s’était arrêté de chanter. Tout le procédé d’invocation avait pourtant été effectué : l’ours n’était toujours pas apparu. Je me rapprochai, à tâtons et prêt à m’échapper à tout moment, alors que lui se mit à interpeler son adversaire bestial en l’injuriant, rabaissant sa puissance et sa virilité. Depuis le bas de la maison, je détaillai les vieux volets de l’étage du dessus en espérant que l’animal dorme exceptionnellement et ne se pointe pas par surprise : car l’ours n’apparaitrait pas. À la fois déçu et soulagé avec un sourire de mépris à la bouche, je laissai derrière moi l’illuminé s’épuiser à hurler de colère, tapant des pieds de toutes ses forces dans l’arène sablonneuse et dans l’obscurité.


En m’éloignant, moi et mes doutes sur ce que je venais de vivre, je constatai à la sortie du parc un magnifique point de vue sur la ville. Je regardai ainsi toutes ces constructions de béton et de baies vitrées qui n’avaient pas bougé. Je pensais à mon chat. Dans ce paysage, une énorme tour en chantier attira mon regard attristé. Cette fois-ci, plus de reflets violets. Pourtant, après tout ça, le Soleil ne s’était toujours pas levé.

mardi 13 mars 2012

UN LÉZARD SANS QUEUE NI TÊTE

Je décidai de revenir chez moi ce jour-là. J’avais envie d’un nouveau retour précipité, ma famille me manquait et mon quotidien ici devenait de plus en plus étrange. L’ex-doyen de la fac, un ivrogne moustachu aux lunettes pétillantes, était pris dans une histoire d’adultère si scandaleuse que même ma tante, à plusieurs milliers de kilomètres de là, avait eu vent de l’affaire et l’avait colportée à ma mère qui me la transmettrait par la suite.
« Ils passent leur temps à se lécher le visage, si bien qu’à aucun endroit l’un ne décolle son corps de celui de l’autre ! ». Quelle honte… Apparemment, le bon vivant batifolait avec sa douce et faisaient l’amour dans chaque pièce, chaque étage, chaque bâtiment. Joli.
Je pense que si ma tante s’était penchée sur le ragot, c’était aussi car mon père semblait être dans le même cas. Du moins, c’est ce qu’elle soupçonnait. J’avais eu ma mère au téléphone alors qu’elle-même tenait cette conversation avec sa sœur ma tante, sur son autre téléphone cellulaire. Depuis mon combiné je me foutais de sa gueule en l’imitant à haute voix. Occupée avec ma mère, j’espérai qu’elle n’eût rien entendu…


Mon père était dans les parages et avant d’aller à l’aéroport je voulus déjeuner avec lui. Resto hyper chic, banquettes grenat et décor bordeaux. Je retrouvai mon paternel attablé… avec le doyen et sa maîtresse. Il y avait d’autres gens que je ne saurais nommer ni reconnaître, mais une atmosphère de trahison et d’hypocrisie, malgré l’énorme sourire et la bonne humeur de mon père. Avec qui couchait-il ? Était-il en train de refaire sa vie ? Après tout, je m’en foutais et baissais la tête pour ne croiser ni leurs regards ni leurs blagues de mauvais goût. Et ce putain de serveur qui tardait à m’amener un plat végétarien ("vétégea… ? La maison n’avait jamais entendu ce mot-là, mais j’ai l’habitude ; il est bien connu que quand t’es végé, t’as rien). Au bout d’un moment, je le pris en grippe plutôt que par le col, et lui demandai de m’expliquer le retard de ma commande. Il avait l’air confus, bredouilla deux-trois trucs incompréhensibles dans sa barbe rasée de près et me fit signe de l’accompagner pour que je puisse comprendre quelle charrette il trainait derrière lui. Après les cuisines et au bout d’un couloir, intrigué, il m’ouvrit une porte.
Et là je vis, halluciné, le mari de la marraine de ma sœur que je croyais mort, nu et affalé sur un canapé en cuir, dans ce qui ressemblait à une salle de repos pour le personnel. Je n’en revenais pas mais ce n’était peut-être pas lui car il ne me reconnut pas. Se tenant la verge et les poils (difficilement) pour préserver son intimité, il se plaignait d’un torticolis atroce et je compris alors que le serveur faisait des allers-retours et son possible pour l’aider. Le sosie serra son pénis de plus belle car quelques serveuses pleines de curiosité et de compassion venaient d’entrer, avant que le serveur ne les foute à la porte en deux temps trois mouvements. Alors il me montra comment il comptait procéder : il se mit à mélanger une pâte verte et visqueuse à de l’alcool à 90, pour « lui appliquer dans le cou et soulager la douleur ». Ahuri, je lui criai qu’il était taré ; il me répondit qu’il n’était pas médecin.
Après ça, je me redirigeai vers la salle et me rassis. Finalement mon plat arriva après que le garçon eût délaissé pour un temps son costume de sage-femme. Un bol ridicule de tomates avec de la mozzarella. Parfait, y’a pas de lézard…


Dehors il pleuvait comme chiens et chats et à la terrasse d’un café l’on pouvait assister à une dispute familiale. Le père effacé, la mère remontée, et leurs deux enfants, un grand dadais ayant dépassé près de 9 fois la vingtaine et sa petite sœur, en pleurs. L’adolescente se plaignait, à grosses larmes de crocodile, d’être une bourgeoise et de ne pas l’avoir choisi à la naissance. Les deux hommes, père et fils, fermaient lâchement ou intelligemment leur gueule et la mère s’empressa de réconforter sa fille en lui disant qu’enfin, être une bohémienne ce n’était pas une vie mais les larmes et les cris reprirent ; alors elle lui expliqua qu’être une bourgeoise permettait de consolider un certain lien de justice sociale dans la hiérarchie du peuple, ce sur quoi la fille se calma. Je détournai alors ma tête de ce spectacle et à la porte du resto, je vis que mon père n’avait pas perdu sa bonne vieille habitude de fantasmer sur les models de lingerie en photo dans les rues, sur des panneaux publicitaires, dont cette ravissante métisse caribéenne aux longs cheveux. Pour le coup et avant de prendre congé, je le compris.


À l’aéroport, je profitai de la nonchalance de tout le personnel d’une compagnie bon marché pour m’infiltrer dans un avion qui décollait deux heures avant celui sur lequel j’étais enregistré. Malchance, il s’agissait d’un tout petit appareil bleu et jaune, dont ma sœur m’avait parlé, en m’aidant pour la réservation : les sièges, s’il n’y avait plus de place libre, étaient uniquement destinés aux vieux et aux enfants. Évidemment, la carlingue (pourrait-on parler d’"avion" ?) se remplit de retraités et d’enfants ayant gaiement choisi de voyager avec les tarifs préférentiels de la compagnie holocauste. Alors je dus me contraindre à rester debout, cramponné à une barre verticale comme dans un funiculaire, alors que l’on décolla et que le vol prit une étrange trajectoire ascendante.


Après ce voyage éreintant, j’arrivai avec beaucoup d’avance vers chez moi et je m’assis en attendant, réfléchissant au programme que j’allais établir pour le peu de temps que j’allais rester là, quelques dizaines d’heures tout au plus. Je fumai une cigarette devant le portail quand je vis ma mère et ma sœur descendre, espérant leur faire la surprise de mon avance sur l’horaire prévu. Absolument pas étonnées ni enthousiastes, elles m’embrassèrent furtivement mais avec tendresse, avant que je leur explique mes péripéties. Peu d’écoute. Un peu vexé, je leur demanderai alors quel était le programme (tout en constatant un drapeau à bandes rouges et dorées flottant sur le balcon du rez-de-chaussée : je ne l’avais jamais remarqué), ce à quoi elles me répondirent qu’il fallait aller diner chez ma grand-mère paternelle, veuve depuis peu. J’avais prévu de me mettre une murge avec Monsieur G, et leur fit donc part de mon mécontentement en insistant sur le peu de temps que j’avais devant moi, mais elles m’obligèrent, pour soutenir ma grand-mère.
Au final ma grand-mère semblait aller bien. Dieu ce que ses cheveux avaient poussé… Je ne comprenais pas pourquoi. À table, il y avait des Mexicains et une Chinoise sur le fauteuil de mon défunt grand-père… Personne ne les connaissait, et ils avaient l’air très jeunes pour être des connaissances de ma grand-mère nonagénaire. On discuta Aztèques et Mayas avec les Mexicains. Mais je restais un peu en retrait avec ma sœur qui m’avait manqué. Pour détendre l’atmosphère, je sortis mon appareil photo et lui montrai un cliché très mignon de moi tenant un porcelet nouveau-né, dans un marché où il sera plus tard vendu à des bouches affamées de bacon.


Je compris plus tard que ma seule journée de retour chez moi se passerait dans un centre commercial, dès le lendemain. C’étaient les soldes. À l’intérieur, j’eus l’impression de voir et reconnaître chaque personne que j’avais côtoyée dans ma vie, dans une ambiance de fête avec de la musique, et des ballons gonflables qui longeaient les murs avant de monter progressivement chaque cercle d’étage à air libre, comme en ascension vers Dieu. Je crus voir le doyen, sa femme et non sa maîtresse, que des rires et même des gens roulant sur d’énormes bicyclettes hautes dans cette enceinte qui ressemblait au Paradis car on ne distinguait pas le toit tant il était haut, au-dessus d’innombrables coursives circulaires. Au cœur de ce spectacle mercantile, religieux et humain, j’empruntai un escalator pour monter au premier étage. Au coin d’un couloir, une porte légèrement cachée attira toute mon attention. Je ne tins pas compte de l’écriteau "privé" et entrai, de toute manière je ne connaissais pas très bien la langue dans laquelle il était écrit. Et là je poussai un cri d’effroi en voyant les restes d’une horrible créature verte et dépecée à la manière d’un lapin, ne lui laissant que la chair à vif et des yeux aux dimensions devenues épouvantables par rapport au reste du corps. La bête, prête à être découpée et vendue, faisait plus de deux fois ma taille, et à sa gueule béante était fixé un crochet pour la maintenir debout. Le monstre semblait me regarder, me parler… Je le détaillai non sans peur. C’était un putain de dragon.

mardi 6 mars 2012

LA FEMME QUI MANGEAIT SES VÊTEMENTS

Je me réveillais là où j’avais pris le bus la veille, pour rentrer chez moi. Je dormais sur un banc. La première chose que je vis, au loin en entrouvrant les yeux, c’était cette vagabonde sévillane : grande, très grande ; maigre, très maigre ; les yeux remplis de cernes et les cheveux sales. D’habitude, elle pouvait être aperçue dans une autre contrée. Soudain, je remarquai à mes côtés, sur le banc, une autre fille peu accueillante, déjà envahissante. Une furie, disons. Alors elle m’apostropha et m’a demandé des tonnes de choses, soûlante et oppressante. J’avais mon ordinateur près de moi, sur lequel j’avais beaucoup écrit. À ce moment-là, la furie me prit un peu à l’écart pour me demander mon avis sur une lettre qu’elle venait d’écrire. J’y jetai alors un œil, un peu obligé.


C’étaient les caractères d’un alphabet que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu car il n’existait pas et je l’ignorais. Difficile d’émettre un jugement dans ces conditions ! Confus mais intrigué, je retournai alors sur mon banc en espérant me débarrasser du démon. Même pas une succube, car elle n’avait rien d’attirant.


C’est alors que je remarquai l’absence de mon ordinateur. Volastilisé. Paniqué, je regardai rapidement dans tous les coins de la rue pour voir qui Diable avait pu subtiliser mon portátil, si vite que la gitane d’en face eut à peine le temps de le glisser dans un espèce de sac, croyant être à l’abri de mon champ de vision. Alors je compris le stratagème de l’autre harpie, de mèche toutes deux. Solidarité féminine, machiavélique. Comme un dingue je me ruai sur elle, assise par terre sur le trottoir d’en face. Non sans insulter et haïr verbalement la Jument de Troie que je préférais laisser derrière moi, par peur de lui couper un bras, alors qu’elle continuait à vociférer seule, prétextant être innocente.
Dans le regard de la misérable, adossée à un mur sale, comme ses cheveux, je ne vis que du remord et de la culpabilité. Peut-être également une part d’arrogance et de défi, comme résignée à je-ne-sais quoi. Je récupérai mon bien au bord de l’explosion de nerfs. Elle ne prononça pas un mot. Alors comme un connard je l’humiliai en la rabaissant sur sa condition sociale (ce qui ne me ressemble pas). Elle ne prononça toujours pas le moindre mot. Là-dessus, en rage dedans, à l’intérieur, je me barrais en la laissant seule avec sa housse de couette comme seule compagnie.


Je ne lui ai pas raconté tout ça, à Elle : elle était trop occupée à chercher une destination pour les vacances. Ou peut-être pour vivre. J’avais du mal à prendre une décision, son enthousiasme et son autorité faisaient le reste. J’ai du mal à me souvenir avec exactitude des endroits qu’elle me montrait. Je me souviens juste d’une vallée qui me semblait trop en altitude. Deuxième et dernière proposition : un lieu escarpé aux collines bleues avec des étendues de cactus. Je revois encore les images… et le choix me semblait bon car tout était magnifique.
J’avais du mal. Difficile d’être certain car il y avait forcément toujours quelque chose à redire. Puis il y eût une coupure de courant. Et des reproches. Et ses colocataires féminines non-loin, préparant une paella bien grasse en riant dans la cuisine. Bref, c’était la fête dans le piso. Pas pour moi.