mardi 3 avril 2012

AU BORD DU PRÉCIPICE, VERS LES TENTACULES

Je portais une belle chemise bleue à manches longues ; cela faisait un moment que j’en cherchais une comme ça. Ma famille s’était réunie pour une cérémonie en l’honneur de mon grand-père. Nous formions un demi-cercle en forme de U autour de la table du salon, qui était également devenu un jardin. Moi je faisais partie du centre, et face à moi se tenait le prêtre.
Il y avait une jolie musique et des belles paroles, toujours ces mêmes belles paroles… Je ne les écoutais pas, droit comme un I et les mains jointes devant moi. Apparemment, ma sœur et ma mère non plus, à ma gauche et à ma droite. C’est là qu’un énorme fou rire nous prit, un fou rire communicatif, droit dans les yeux, que nous essayions de rendre furtif, sous les yeux inquisiteurs du curé… Dans un tel moment, cette complicité familiale me rendait heureux. En même temps, comment ne pas éclater de rire en écoutant ce baratin clérical, hypocrite et maintes fois réchauffé ? J’essayais pourtant de lutter contre le rire nerveux, le cacher, mais j’étais en ligne de mire. Et quand le prêtre lâcha un son d’orgue devant son auditoire à la tête baissée, ce fut tout simplement une explosion de rire dans nos barbes, surtout la mienne, que nous tentions de contrôler. Les yeux du cureton devenaient rouges et me fusillaient, moi, face à lui, me procurant cette sensation de n’être qu’un putain de renégat. J’en étais fier. Jusqu’à ce que je comprenne que mon manque de tenue faisait du mal à ma grand-mère et un de mes oncles, déçus tous deux de ma malséance et de mon attitude irrespectueuse et blasphématoire pendant cette cérémonie qui me semblait occulte. La mère et le fils ne prononcèrent pas une parole mais leur silence en disait beaucoup plus long.



Je décidai donc d’enfouir tous mes souvenirs dans un coffre que je déposerais au fond de la mer. Quand tout fut prêt, j’avançai en nageant vers le large, avec la boîte, non sans mal. Je m’arrêtai à la hauteur d’un énorme paquebot amarré à cet endroit. La tête hors de l’eau et collé à sa paroi, sa coque me semblait immensément grande. Sous mes pieds battant, je pouvais voir le fond, du sable et des cailloux rouges qui ne me paraissaient pas être si bas. Le vent se leva : une tempête s’annonçait alors que je recevais des grosses gouttes de pluie sur le visage. C’était une sensation horrible que d’être au milieu de nulle part adossé à la paroi d’un géant d’acier que l’écume rendait verte, sans savoir ce qu’il y avait en-dessous. Comme au bord d’un précipice.
J’hésitai à plonger quand soudain, un visage et une voix de femme m’apparurent hors de l’eau, familiers, sans que je puisse mettre un nom sur cette étrange apparition. Affectueusement, elle m’expliqua que je n’avais rien à craindre de la profondeur, car un de mes ancêtres était un cachalot, et que par conséquent je pouvais descendre très bas sans aucun problème. J’étais tellement rassuré et enthousiaste que je voulais prendre dans mes bras cette inconnue qui ne l’était pas tant que ça, et plongeai sous le bateau. Arrivé en bas, je constatai des grillages individuels qui devaient être des geôles sous-marines. Je ne me souviens pas de quand je remontai à la surface…

mardi 27 mars 2012

L'AMAS QUI CRACHE SUR NOS TOMBES (BORIS VIAN II)

C’était le coup d’envoi de la saison. Mais pas seulement ; ce match de foot avait un enjeu important, une saveur particulière car synonyme de renouveau.
Je venais soutenir le club de ma ville de cœur. Ce soir-là, l’accueil se fit dans l’aéroport le plus proche, et il fallait traverser un long couloir pour rejoindre la zone d’accès aux tribunes. Juste avant celles-ci, on avait érigé un espèce de musée aux couleurs du club dans une salle religieusement éclairée. Il y avait beaucoup de monde, des supporters, des non-supporters, des familles, des vigiles des curieux. Dans la foule je me frayai un chemin et je pus constater la nouvelle touche d’originalité : des maquettes avaient été construites et posées dans le dernier recoin de la salle, protégées par une vitrine. Il y en avait deux côte à côte, ou face à face, et elles étaient censées représenter à échelle réduire les deux municipalités dont les clubs s’affronteraient sur la pelouse. Au-dessus de chacune était placardé un tableau avec la composition des équipes.
Le problème, c’est que je ne reconnus pas ma si belle ville, avec ses bâtiments et ses collines miniatures, ainsi que ses faux arbres. Même si tout était parfaitement disposé, je ne parvenais qu’à distinguer le château, et encore. Les palmiers avaient même été amputés ! Où Diable étaient-ils ? Puis je compris petit à petit, l’explication était toute simple : on avait mélangé les maquettes consacrées aux deux villes. Quelle honte ! Comment avait-on pu confondre un patelin de consanguins aussi froid et terne que le leur avec ma belle cité d’azur ? J’eus envie de blâmer les architectes de bac à sable, ou bien les dirigeants du club ; et pourtant, un simple coup d’œil sur le tableau rouge et noir me confirma qu’il s’agissait de ma ville et de l’équipe que j’aimais supporter : bizarrement, beaucoup de noms avaient été remplacés mais je pus reconnaître des patronymes locaux de joueurs inconnus (dont un "Lou quelque chose", en nom composé).



Et puis ce fut un véritable chemin de croix pour accéder aux tribunes. J’avais dû me tromper dans les indications car j’atterris dans une vieille baraque typique, traversai un long couloir en bois avant de me retrouver au pied d’un escalier sombre. Quelques marches plus haut, deux types peu chaleureux zonaient en plein milieu. Ils me laissèrent passer sans prêter la moindre attention à moi ; je n’eus même pas le temps de voir leur visage. À l’étage vivait une vieille très sympathique dans un appartement pittoresque, avec les volets si caractéristiques de la région fermés pour éviter que le Soleil ne rentre. Avec un sourire, elle m’indiqua une porte qui devait mener quelque part sur le stade.
Malheureusement j’apparus en plein milieu de l’aéroport. Il était vide. Entièrement. J’étais seul devant une étendue de néant ; les énormes néons des plafonds, à plusieurs dizaines de mètres de moi au-dessus du sol, gentiment m’accompagnaient. C’était un sentiment indéfinissable, l’impression d’être libre tout en étant perdu, alors que je contemplais l’enceinte gigantesque en étant persuadé d’être seul au monde, à présent. Et en retard. Alors je me hâtai et courus comme un dératé vers la sortie la plus proche.
Une fois à l’air libre, je tombai sur un jardin dans lequel se célébrait vraisemblablement une messe. Il était entouré de cyprès et en plein milieu traînait une fontaine. À l’autre bout du jardin, je pouvais apercevoir une sorte de passage dans un tunnel noir. Bizarrement, il faisait encore à peu près jour ici, bien que le ciel fût gris au possible. Avec une certaine lueur néanmoins. Je traversai donc le terrain, rassuré par des panneaux indiquant le chemin vers des toilettes et la sortie, avec des flèches. Pour quitter l’endroit, je dus contourner la messe mais en montant quelques marches, je me retrouvai au beau milieu d’une espèce de placette servant d’estrade au curé, qui m’apostropha alors que je passais devant un énorme coffre en bois :
« Ça, c’est le cercueil de ton grand-père », me fit-il en souriant après l’avoir pointé du doigt.
Il ne m’apprenait rien. Je le savais parfaitement. Je choisis de ne rien répondre à cet être insignifiant et quittai rapidement le jardin en m’engouffrant dans ce qui ressemblait à une entrée de station de métro.



À la sortie, je me retrouvai à nouveau dans la maison avec le couloir en bois, au bout duquel je vis encore une fois les deux mecs qui n’avaient pas bougé de l’escalier. Je ne comprenais plus rien dans ce dédale invraisemblable. Je crus que cette fois-ci ils m’attendaient, mais il n’en fut rien alors que je montais les marches prudemment. Toujours impossible d’apercevoir ne serait-ce qu’un œil ou deux chez ces étranges personnages, dans la quasi-obscurité de la cage d’escalier. En haut, la vieille m’attendait, et me sourit à nouveau comme pour me dévoiler fièrement son absence de dentition. Mais comme je lui étais sympathique, elle me montra du doigt une autre porte, près de celle que j’avais empruntée. M’étais-je trompé d’issue ? Où m’avait-elle désigné la mauvaise, volontairement ou pas ? Je regardai celle que j’avais ouverte au préalable : dans le coin juste à côté, les volets étaient cette fois remontés. Par la fenêtre je pus voir d’énormes nuages noirs, s’agglutinant les uns sur les autres petit à petit à une vitesse terrifiante. Alors je pris l’autre porte, celle de gauche ; j’entendis des bruits et me retrouvai en haut d’une tribune latérale et pus enfin profiter du match.

mardi 20 mars 2012

CHAPITRE

J’avais passé un moment étrange avec une de mes ex. Et un autre mec. Je me sentais mal, mais elle, extrêmement souriante, me réconforta, ainsi qu’une amie à nous, si bien que rapidement je n’y pensais plus et me demandais même si quelque chose s’était passé.


Dehors, tout était gris. Avec des reflets violets sur cette ville colorée de béton et de baies vitrées. Tout était sombre. Pesant : quelque chose allait arriver… C’est à ce moment-là que j’appris la disparition de mon chat de la surface de la Terre. Ma sœur venait de me passer un énième coup de fil pour m’annoncer la nouvelle, et ainsi je compris peu à peu ce qui nous arrivait. Et ce qui s’était produit.

Une brèche s’était ouverte dans le monde, pendant quelques secondes, quelques minutes tout au plus. Mais elles avaient dû sembler une éternité. Cette catastrophe naturelle expliquait l’atmosphère et le climat apocalyptiques que l’on pouvait ressentir à ce moment-là. J’eus des visions de notre planète s’entrouvrant dans son coin droit, comme une orange, alors qu’un angle obtus se dessinait aux trois quarts, environ. Moi, à l’intérieur, je n’avais rien ressenti, si ce n’est que le ciel s’assombrissait dangereusement et que les reflets violets sur notre quotidien devenaient vraiment inquiétants. J’imaginais alors des falaises entières s’écrouler, des vents souffler à une vitesse qu’aucun être humain ni Poséidon lui-même n’auraient pu concevoir.


Apparemment, mon chat s’était enfui de la cage dans laquelle ma sœur le transportait, posée sur la banquette arrière de la voiture. Pourquoi s’était-il échappé ? On l’ignorait, mais il avait visiblement sauté par la fenêtre du véhicule vert, s’engouffrant entre le béton et les baies vitrées, sans doute à la recherche d’une vie meilleure. Malheureusement, sa décision fut prise au mauvais moment et il se retrouva emporté par une tornade alors que le monde s’entrouvrait brièvement de manière inexplicable.

J’étais inconsolable. Au téléphone, je demandai à ma sœur s’il n’y avait pas un moyen de le localiser, grâce à une collerette électronique qu’elle lui avait posé afin de savoir où il se trouvait en permanence.
« Oui, il y a un moyen, me dit-elle. Mais là, aucun signal ne répond ».
Je me doutais bien que jamais elle n’aurait pu imaginer que son imprévisible félin s’échappe à des années-lumière de sa cuisine, sa litière et sa gamelle.
« Soit il est mort, soit il se trouve actuellement quelque part dans l’univers », poursuivit ma sœur bizarrement impassible et résignée face à la disparition de son chat, qui était un des êtres les plus importants à ses yeux.
Puis elle enfonça le clou, comme pour faire comprendre la vérité à un enfant qui refuse de l’accepter :
« De toute façon tu sais, maintenant là où il est je ne peux plus lui faire sa piqûre… ».
Eh oui, pour couronner le tout, ce con de chat était diabétique. Je raccrochai. Les catastrophes et les vents semblaient s’être arrêtés, alors que je ne pouvais plus freiner mes pleurs. La vie reprenait son cours, comme me le prouva cet homme qui fixa un panneau publicitaire pour des puzzles, à quelques mètres de moi sur la route d’en face. Heureusement qu’Elle était là, pour sécher mes larmes…


Je me retrouvai dans son appartement pour me changer les idées. Mais je n’y parvenais pas. Il y avait ses deux nouvelles colocataires, et la décoration avait radicalement changé. Des tapis vieillots, de la dentelle sur la table, un buffet en bois sur lequel étaient posés minutieusement quelques bibelots, un fauteuil de grand-père près de la fenêtre et une tapisserie horrible aux murs. Rien de tel pour retrouver le moral. On aurait dit un appartement de style lillois. Cons de ch’tis… Malgré le chocolat chaud et les sourires faits pour me permettre de penser à autre chose, j’étais mal et ne pouvais oublier mon chat. Alors je me réfugiai derrière le premier quotidien que je trouvais à proximité pour ne pas que l’on me voie pleurer, mais au fur et à mesure de mes sanglots, mes larmes faisaient des trous dans le journal, et les yeux humides et tristes que j’essayais de cacher ses révélèrent à Elle et ses amies.


Je voulus fuir de toutes ces teintes de gris infiniment tristes qui m’encerclaient et n’en finissaient plus. En sortant de cet enfer picard, un pléonasme, je déambulai seul et me dirigeai vers un espèce de petit parc sans arbres, sans rien. On aurait dit un terrain de jeu abandonné ou une arène fantôme, pleine de sable avec sa configuration circulaire.
C’est là que je vis une des premières choses en couleur de la journée : une enseigne, entourant une petite maison à trois étages, indiquait un genre de spectacle de foire, en grosses lettres capitales rouges sur fond noir. On pouvait y voir le dessin effrayant d’un ours peu accueillant. Il y avait quelques personnes devant la vieille baraque, ce qui brisa le silence dans lequel j’avais été plongé. On m’expliqua qu’au deuxième étage vivait un ours qui apparaissait lorsqu’on l’appelait en chantant et en indiquant l’année dans laquelle on se trouvait, dans le couplet, et que seuls les plus courageux (ou les plus fous) pouvaient essayer d’invoquer l’ours qui viendrait alors les poursuivre, et qu’il faudrait fuir sous peine de laisser sa vie au bout d’une putain de grosse patte griffue. Les plus courageux ou les plus fous ? Apparemment mon interlocuteur faisait partie de cette deuxième catégorie (en plus de paraître complètement ivre) car je le vis entamer un chant incompréhensible pour défier l’horrible animal qui allait venir le chercher. Alors, complètement paniqué je m’éloignai de la maison sans pour autant la perdre de vue, curieux. J’attendais le moment où l’ours allait débarquer pour en foutre une fatale au pauvre homme qui continuait à chanter devant l’enseigne. Il annonça l’année 1974, ce qui attira mon attention. 1974 ? Espérant que le malheureux et inconscient ivrogne se soit trompé, je m’approchai en toute sécurité, convaincu que par conséquent rien ne se produirait, mais je vis pourtant sur l’entrée, à côté du dessin terrifiant de l’ours, les chiffres qui composent l’année 1974.
Que s’était-il passé avec le temps ? La brèche ouverte dans le monde avait-elle changé quelque chose ? Pensant avoir fait un saut de temps, je n’en pris pas beaucoup pour réfléchir et reculai de devant l’étrange maison, apeuré. L’homme s’était arrêté de chanter. Tout le procédé d’invocation avait pourtant été effectué : l’ours n’était toujours pas apparu. Je me rapprochai, à tâtons et prêt à m’échapper à tout moment, alors que lui se mit à interpeler son adversaire bestial en l’injuriant, rabaissant sa puissance et sa virilité. Depuis le bas de la maison, je détaillai les vieux volets de l’étage du dessus en espérant que l’animal dorme exceptionnellement et ne se pointe pas par surprise : car l’ours n’apparaitrait pas. À la fois déçu et soulagé avec un sourire de mépris à la bouche, je laissai derrière moi l’illuminé s’épuiser à hurler de colère, tapant des pieds de toutes ses forces dans l’arène sablonneuse et dans l’obscurité.


En m’éloignant, moi et mes doutes sur ce que je venais de vivre, je constatai à la sortie du parc un magnifique point de vue sur la ville. Je regardai ainsi toutes ces constructions de béton et de baies vitrées qui n’avaient pas bougé. Je pensais à mon chat. Dans ce paysage, une énorme tour en chantier attira mon regard attristé. Cette fois-ci, plus de reflets violets. Pourtant, après tout ça, le Soleil ne s’était toujours pas levé.

mardi 13 mars 2012

UN LÉZARD SANS QUEUE NI TÊTE

Je décidai de revenir chez moi ce jour-là. J’avais envie d’un nouveau retour précipité, ma famille me manquait et mon quotidien ici devenait de plus en plus étrange. L’ex-doyen de la fac, un ivrogne moustachu aux lunettes pétillantes, était pris dans une histoire d’adultère si scandaleuse que même ma tante, à plusieurs milliers de kilomètres de là, avait eu vent de l’affaire et l’avait colportée à ma mère qui me la transmettrait par la suite.
« Ils passent leur temps à se lécher le visage, si bien qu’à aucun endroit l’un ne décolle son corps de celui de l’autre ! ». Quelle honte… Apparemment, le bon vivant batifolait avec sa douce et faisaient l’amour dans chaque pièce, chaque étage, chaque bâtiment. Joli.
Je pense que si ma tante s’était penchée sur le ragot, c’était aussi car mon père semblait être dans le même cas. Du moins, c’est ce qu’elle soupçonnait. J’avais eu ma mère au téléphone alors qu’elle-même tenait cette conversation avec sa sœur ma tante, sur son autre téléphone cellulaire. Depuis mon combiné je me foutais de sa gueule en l’imitant à haute voix. Occupée avec ma mère, j’espérai qu’elle n’eût rien entendu…


Mon père était dans les parages et avant d’aller à l’aéroport je voulus déjeuner avec lui. Resto hyper chic, banquettes grenat et décor bordeaux. Je retrouvai mon paternel attablé… avec le doyen et sa maîtresse. Il y avait d’autres gens que je ne saurais nommer ni reconnaître, mais une atmosphère de trahison et d’hypocrisie, malgré l’énorme sourire et la bonne humeur de mon père. Avec qui couchait-il ? Était-il en train de refaire sa vie ? Après tout, je m’en foutais et baissais la tête pour ne croiser ni leurs regards ni leurs blagues de mauvais goût. Et ce putain de serveur qui tardait à m’amener un plat végétarien ("vétégea… ? La maison n’avait jamais entendu ce mot-là, mais j’ai l’habitude ; il est bien connu que quand t’es végé, t’as rien). Au bout d’un moment, je le pris en grippe plutôt que par le col, et lui demandai de m’expliquer le retard de ma commande. Il avait l’air confus, bredouilla deux-trois trucs incompréhensibles dans sa barbe rasée de près et me fit signe de l’accompagner pour que je puisse comprendre quelle charrette il trainait derrière lui. Après les cuisines et au bout d’un couloir, intrigué, il m’ouvrit une porte.
Et là je vis, halluciné, le mari de la marraine de ma sœur que je croyais mort, nu et affalé sur un canapé en cuir, dans ce qui ressemblait à une salle de repos pour le personnel. Je n’en revenais pas mais ce n’était peut-être pas lui car il ne me reconnut pas. Se tenant la verge et les poils (difficilement) pour préserver son intimité, il se plaignait d’un torticolis atroce et je compris alors que le serveur faisait des allers-retours et son possible pour l’aider. Le sosie serra son pénis de plus belle car quelques serveuses pleines de curiosité et de compassion venaient d’entrer, avant que le serveur ne les foute à la porte en deux temps trois mouvements. Alors il me montra comment il comptait procéder : il se mit à mélanger une pâte verte et visqueuse à de l’alcool à 90, pour « lui appliquer dans le cou et soulager la douleur ». Ahuri, je lui criai qu’il était taré ; il me répondit qu’il n’était pas médecin.
Après ça, je me redirigeai vers la salle et me rassis. Finalement mon plat arriva après que le garçon eût délaissé pour un temps son costume de sage-femme. Un bol ridicule de tomates avec de la mozzarella. Parfait, y’a pas de lézard…


Dehors il pleuvait comme chiens et chats et à la terrasse d’un café l’on pouvait assister à une dispute familiale. Le père effacé, la mère remontée, et leurs deux enfants, un grand dadais ayant dépassé près de 9 fois la vingtaine et sa petite sœur, en pleurs. L’adolescente se plaignait, à grosses larmes de crocodile, d’être une bourgeoise et de ne pas l’avoir choisi à la naissance. Les deux hommes, père et fils, fermaient lâchement ou intelligemment leur gueule et la mère s’empressa de réconforter sa fille en lui disant qu’enfin, être une bohémienne ce n’était pas une vie mais les larmes et les cris reprirent ; alors elle lui expliqua qu’être une bourgeoise permettait de consolider un certain lien de justice sociale dans la hiérarchie du peuple, ce sur quoi la fille se calma. Je détournai alors ma tête de ce spectacle et à la porte du resto, je vis que mon père n’avait pas perdu sa bonne vieille habitude de fantasmer sur les models de lingerie en photo dans les rues, sur des panneaux publicitaires, dont cette ravissante métisse caribéenne aux longs cheveux. Pour le coup et avant de prendre congé, je le compris.


À l’aéroport, je profitai de la nonchalance de tout le personnel d’une compagnie bon marché pour m’infiltrer dans un avion qui décollait deux heures avant celui sur lequel j’étais enregistré. Malchance, il s’agissait d’un tout petit appareil bleu et jaune, dont ma sœur m’avait parlé, en m’aidant pour la réservation : les sièges, s’il n’y avait plus de place libre, étaient uniquement destinés aux vieux et aux enfants. Évidemment, la carlingue (pourrait-on parler d’"avion" ?) se remplit de retraités et d’enfants ayant gaiement choisi de voyager avec les tarifs préférentiels de la compagnie holocauste. Alors je dus me contraindre à rester debout, cramponné à une barre verticale comme dans un funiculaire, alors que l’on décolla et que le vol prit une étrange trajectoire ascendante.


Après ce voyage éreintant, j’arrivai avec beaucoup d’avance vers chez moi et je m’assis en attendant, réfléchissant au programme que j’allais établir pour le peu de temps que j’allais rester là, quelques dizaines d’heures tout au plus. Je fumai une cigarette devant le portail quand je vis ma mère et ma sœur descendre, espérant leur faire la surprise de mon avance sur l’horaire prévu. Absolument pas étonnées ni enthousiastes, elles m’embrassèrent furtivement mais avec tendresse, avant que je leur explique mes péripéties. Peu d’écoute. Un peu vexé, je leur demanderai alors quel était le programme (tout en constatant un drapeau à bandes rouges et dorées flottant sur le balcon du rez-de-chaussée : je ne l’avais jamais remarqué), ce à quoi elles me répondirent qu’il fallait aller diner chez ma grand-mère paternelle, veuve depuis peu. J’avais prévu de me mettre une murge avec Monsieur G, et leur fit donc part de mon mécontentement en insistant sur le peu de temps que j’avais devant moi, mais elles m’obligèrent, pour soutenir ma grand-mère.
Au final ma grand-mère semblait aller bien. Dieu ce que ses cheveux avaient poussé… Je ne comprenais pas pourquoi. À table, il y avait des Mexicains et une Chinoise sur le fauteuil de mon défunt grand-père… Personne ne les connaissait, et ils avaient l’air très jeunes pour être des connaissances de ma grand-mère nonagénaire. On discuta Aztèques et Mayas avec les Mexicains. Mais je restais un peu en retrait avec ma sœur qui m’avait manqué. Pour détendre l’atmosphère, je sortis mon appareil photo et lui montrai un cliché très mignon de moi tenant un porcelet nouveau-né, dans un marché où il sera plus tard vendu à des bouches affamées de bacon.


Je compris plus tard que ma seule journée de retour chez moi se passerait dans un centre commercial, dès le lendemain. C’étaient les soldes. À l’intérieur, j’eus l’impression de voir et reconnaître chaque personne que j’avais côtoyée dans ma vie, dans une ambiance de fête avec de la musique, et des ballons gonflables qui longeaient les murs avant de monter progressivement chaque cercle d’étage à air libre, comme en ascension vers Dieu. Je crus voir le doyen, sa femme et non sa maîtresse, que des rires et même des gens roulant sur d’énormes bicyclettes hautes dans cette enceinte qui ressemblait au Paradis car on ne distinguait pas le toit tant il était haut, au-dessus d’innombrables coursives circulaires. Au cœur de ce spectacle mercantile, religieux et humain, j’empruntai un escalator pour monter au premier étage. Au coin d’un couloir, une porte légèrement cachée attira toute mon attention. Je ne tins pas compte de l’écriteau "privé" et entrai, de toute manière je ne connaissais pas très bien la langue dans laquelle il était écrit. Et là je poussai un cri d’effroi en voyant les restes d’une horrible créature verte et dépecée à la manière d’un lapin, ne lui laissant que la chair à vif et des yeux aux dimensions devenues épouvantables par rapport au reste du corps. La bête, prête à être découpée et vendue, faisait plus de deux fois ma taille, et à sa gueule béante était fixé un crochet pour la maintenir debout. Le monstre semblait me regarder, me parler… Je le détaillai non sans peur. C’était un putain de dragon.

mardi 6 mars 2012

LA FEMME QUI MANGEAIT SES VÊTEMENTS

Je me réveillais là où j’avais pris le bus la veille, pour rentrer chez moi. Je dormais sur un banc. La première chose que je vis, au loin en entrouvrant les yeux, c’était cette vagabonde sévillane : grande, très grande ; maigre, très maigre ; les yeux remplis de cernes et les cheveux sales. D’habitude, elle pouvait être aperçue dans une autre contrée. Soudain, je remarquai à mes côtés, sur le banc, une autre fille peu accueillante, déjà envahissante. Une furie, disons. Alors elle m’apostropha et m’a demandé des tonnes de choses, soûlante et oppressante. J’avais mon ordinateur près de moi, sur lequel j’avais beaucoup écrit. À ce moment-là, la furie me prit un peu à l’écart pour me demander mon avis sur une lettre qu’elle venait d’écrire. J’y jetai alors un œil, un peu obligé.


C’étaient les caractères d’un alphabet que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu car il n’existait pas et je l’ignorais. Difficile d’émettre un jugement dans ces conditions ! Confus mais intrigué, je retournai alors sur mon banc en espérant me débarrasser du démon. Même pas une succube, car elle n’avait rien d’attirant.


C’est alors que je remarquai l’absence de mon ordinateur. Volastilisé. Paniqué, je regardai rapidement dans tous les coins de la rue pour voir qui Diable avait pu subtiliser mon portátil, si vite que la gitane d’en face eut à peine le temps de le glisser dans un espèce de sac, croyant être à l’abri de mon champ de vision. Alors je compris le stratagème de l’autre harpie, de mèche toutes deux. Solidarité féminine, machiavélique. Comme un dingue je me ruai sur elle, assise par terre sur le trottoir d’en face. Non sans insulter et haïr verbalement la Jument de Troie que je préférais laisser derrière moi, par peur de lui couper un bras, alors qu’elle continuait à vociférer seule, prétextant être innocente.
Dans le regard de la misérable, adossée à un mur sale, comme ses cheveux, je ne vis que du remord et de la culpabilité. Peut-être également une part d’arrogance et de défi, comme résignée à je-ne-sais quoi. Je récupérai mon bien au bord de l’explosion de nerfs. Elle ne prononça pas un mot. Alors comme un connard je l’humiliai en la rabaissant sur sa condition sociale (ce qui ne me ressemble pas). Elle ne prononça toujours pas le moindre mot. Là-dessus, en rage dedans, à l’intérieur, je me barrais en la laissant seule avec sa housse de couette comme seule compagnie.


Je ne lui ai pas raconté tout ça, à Elle : elle était trop occupée à chercher une destination pour les vacances. Ou peut-être pour vivre. J’avais du mal à prendre une décision, son enthousiasme et son autorité faisaient le reste. J’ai du mal à me souvenir avec exactitude des endroits qu’elle me montrait. Je me souviens juste d’une vallée qui me semblait trop en altitude. Deuxième et dernière proposition : un lieu escarpé aux collines bleues avec des étendues de cactus. Je revois encore les images… et le choix me semblait bon car tout était magnifique.
J’avais du mal. Difficile d’être certain car il y avait forcément toujours quelque chose à redire. Puis il y eût une coupure de courant. Et des reproches. Et ses colocataires féminines non-loin, préparant une paella bien grasse en riant dans la cuisine. Bref, c’était la fête dans le piso. Pas pour moi.

mardi 28 février 2012

21012012

Le père de ma copine n’était plus du tout le même : gros, malsain, vulgaire ; je me demande même si elle ne m’avait pas caché ses véritables parents pendant tout ce temps ! J’avais même l’impression que cet horrible personnage gargantuesque avait eu l’occasion de coucher avec sa propre fille…


À ce moment-là mon cousin se mariait. J’essayais d’oublier le choc que je venais de subir avec Elle mais la cérémonie était chiante ; surtout l’après, une longue descente de voitures se suivant en longeant un fleuve… Quelques prises de bec avec mes tantes sur une histoire de smoking : décidément…


C’est après ces événements que je me suis retrouvé dans une compétition de roller sur le toit d’un immeuble. Des mecs faisaient des trucs incroyables sur place, genre des saltos arrière. Celui qui m’a le plus impressionné était un membre de l’équipe ukrainienne. Avec son uniforme orange (un long pantalon au-dessus des rollers et un débardeur blanc), il faisait de magnifiques sauts sur place, sans rotation ni retournement, à plus de 12 mètres du sol. Je me demande encore ce qui m’avait amené ici, sur ce terrain de sport suspendu divisé en plusieurs aires de jeu par des grillages, tout comme la couleur orange de l’uniforme de ce mec, n’ayant – je pense – aucun rapport avec l’héraldique ukrainienne…

lundi 27 février 2012

MAIS SURTOUT MOINS DE PARIS CONTRAIGNANTS

Ce jour-là, j’avais un test d’éducation physique et sportive à passer. L’occasion de revoir de vieilles têtes comme Monsieur P et Monsieur K (que je n’ai jamais supporté). On nous avait distribué à chacun des fiches de performance individuelle à remplir, notamment sur la course. Monsieur P s’occupait de mon évaluation. Autour de moi, des anciens de la primaire. Avant de me lancer je remarque que Monsieur P avait noté dans la case "observations" que mes oreilles changeaient de couleur. Admettons…
À la fin de mon exercice, je m’empare de la feuille et constate avec stupeur que l’infâme a noté sur sa fiche "quelques kilos en trop évidents". Je rentre alors dans une grosse colère, plein d’incompréhension. Dans un champ non-loin j’aperçois une belle Black super canon sur un caddie. Elle me paraissait célèbre. Je m’avance alors vers elle pour la prendre à témoin et lui demander si, en effet, 103 kilos représente beaucoup. Elle me répond avec un accent américain qu’elle l’ignore, et me demande combien ça fait en livres. Quelle conne… Terrifié, j’ai alors l’impression d’être monté à 200 kilos. Pour m’en assurer, une fois de retour chez moi, je regarde un match des Boston Celtics de 86 et tente alors de peser virtuellement chaque joueur pour me soustraire à la masse totale. Malheureusement, le résultat est faussé car à ce moment-là, un joueur de l’équipe adverse arrive en volant sur le terrain, depuis le plafond de l’arène.


Le soir, je terminai cette rude journée avec Monsieur K (un autre, celui-ci alcoolique), beaucoup de monde et beaucoup de boisson. Je lui racontais mes problèmes alors que tournait l’album Punk in Drublic de NOFX. Vient la piste numéro 4, une chanson appelée "The Cause". Saisissant l’occasion, Monsieur K se moque de moi et me dit qu’il y a forcément une cause à mon poids. Là-dessus et alors que j’étais devenu plus démoralisé que saoul, il me plaque au sol en se foutant de ma gueule, aux anges. Puis, ce dernier se permet des remarques sur l’odeur du frigo, ce qui me donne l'occasion d’en profiter pour lui montrer comment nettoyer chaque étage, alors qu’il me dit en ouvrant des yeux carrés « ah bon ».


Le lendemain était consacré à un moment de shopping dans la vieille ville avec Elle. Il me semblait qu’elle n’avait remarqué aucune transformation me concernant… Dans une ruelle devant nous, un couple de richards en fourrure s’arrête chez un boucher et lui achète une tête de porc. Le trophée, jauni par le temps et le sel, me rendit malade. Une envie de buter ces connards… Mais je me ressaisis et en profita pour critiquer l’incroyable étalage d’abats et de foie gras devant nous, sous les rires amoureux et attendris de ma copine. Elle s’empressa de me pousser vers un magasin de sport : avait-elle remarqué mes 125 kilos de plus ? Au détour d’un rayon je tombai sur le ballon de basket Kipsta, taille 5, que j’avais étant enfant. À se demander s’il n’avait pas été revendu et si ce n’était pas le même, vendu d’occase ! Ému comme un gosse, le sourire de ma copine eut raison de mon enthousiasme.
« Repose ça s’il te plaît… », me fit-elle gentiment. Déçu mais obéissant, je m’exécutai. Voyant mon désarroi, une pauvre employée en profita pour essayer de me vendre toute sa putain de boutique. Je la remerciai poliment plutôt que de lui en foutre une, avant de vanter à ma copine les compétences de ces vendeuses. Jusqu’à ce que, me détournant de son attention, j’aperçus une porte…
Je me retrouvai dans un endroit magnifique au bord du monde. Je le savais car je pouvais l’admirer également de là où j’étais. C’était une île plus belle que tout bien que minuscule, entourée d’une mer d’un bleu inconnu. Je pouvais alors lire sur une carte sa position, latitude et longitude, mais cela ne me renseignait pas plus. À la manière d’une boule de cristal je pouvais voir le monde depuis mon étrange sanctuaire, un monde plat comme un tapis de jeu de stratégie, et je pus même apercevoir à la loupe ce qui se passait au même moment à un endroit précis : le seul que je pus voir fut un village médiéval en ruine surplombant un gouffre et une vallée angoissante, avec un ciel violet et un semblant de château détruit par le temps. Sans doute Rocca Sparvièra, pensai-je. J’étais décidément mieux près de cet azur indescriptible après cette vision de cauchemar, mais malheureusement il fallait s’en aller.


Quelque temps après, je dinai avec mon père, ma sœur ; on recevait ce soir-là un horrible petit génie de l’informatique, aperçu au préalable dans une émission. Je me demandais ce qu’il foutait là, mais ne pouvais m’empêcher noter ses poignées d’amour et son embonpoint, sous son magnifique costume de PDG… Je n’avais strictement rien à branler de son discours de merde, tellement égocentrique et persuasif que j’avais l’impression d’être lui, ce qui n’arrangeait pas les choses… Et c’est à ce moment-là que je vis soudainement, près de la table, un peu en retrait, une boîte de Chipsters…
Dans ma tête ce fut comme un déclic : les Chipsters étaient la cause de mes problèmes. Discrètement, sous la table, j’en pris une poignée sans que personne ne me vît, puis je décidai d’arrêter. Au bout de quelques minutes, l’envie m’obligea à prendre une nouvelle poignée. Sans m’en rendre compte, je torpillai la boîte et je décidai de nouveau d’arrêter une fois le contenu vaincu. Pendant ce temps l’autre n’avait toujours pas fermé sa gueule. Le problème, c’est que j’aperçus alors une autre boîte, d’une marque repère équivalente, cette fois. Toujours à l’abri des regards j’engloutis une nouvelle boîte et avant de prendre une nouvelle décision, un autre carton de Chipsters m’apparut, dans l’ombre sous les jambes de tout le monde. Puis deux, puis trois. Des contrefaçons chinoises, des mauvaises imitations… C’en était trop ! Finalement je pris mon courage à deux mains et rassemblai toutes les boîtes de Chipsters pour m’en débarrasser ultérieurement.


Fin du repas oblige, ma sœur renvoya diplomatiquement mon père, sous prétexte qu’il baillait. Je lui proposai alors d’hériter des maudits pétales soufflés mais il refusa, visiblement énervé. Et l’autre con était toujours là, déblatérant sa merde et racontant sa vie, sur un vélo d’appartement high-tech cette fois. Voulant fuir la soirée cauchemardesque, je me mis en quête de toilettes libres après m’être longuement observé dans un miroir sale et insalubre plaqué à un carrelage. À ce moment-là, j’ai alors l’impression de parcourir des kilomètres pour trouver un endroit où pisser. Des isoloirs d’urine à perte de vue dans un long couloir blanc, large, qui n’en finirait jamais. Et pas une place de libre. Nulle part où aller. J’avançais pas à pas alors que je voyais chaque porte fermée changer de couleur : d’une à l’autre, ça passait du blanc au rouge Beaucoup étaient orange. En-dessous de chaque porte, au gré de ma recherche d’intimité désespérée je distinguais toutes sortes de pieds et de chaussures. Des bateaux, des chaussettes, des Birkenstocks qui appartenaient aux occupants provisoires de ces toilettes. Tous étaient debout car je voyais leurs pieds de dos, par le petit espace de la porte. Un Danube de talons.
Au moment où la quête se fait de plus en plus urgente, je trouve un écriteau laissé à la disposition des clients critiquant déjà le manque de sanitaires disponibles de l’établissement. C’est alors qu’une porte ouverte s’offre enfin à moi. À ma grande surprise, aucune étroitesse, aucune cuvette, juste une pièce énorme avec un tapis vermeil au sol et un lit noir aux draps on-ne-peut plus sombres posé sur une marche. Une seule fenêtre à cette pièce, et pas des moindres : elle comportait des barreaux et malgré la vue magnifique sur une forêt aride derrière, je comprends que je me trouve dans une cellule de prison. Seul problème : l’urinoir est collé juste derrière l’oreiller. C’était à n’y rien comprendre.

lundi 20 février 2012

PLACE DE PARKING

Il me semble que ma sœur arriva en retard au restaurant, ou bien qu’elle m’a posé un lapin ; le reste est très confus. Je me rappelle juste sans précision aucune de quelques gamins insupportables qui jouent et piaillent à côté sur la moquette verte sous les regards attentifs, presque amusés, de ma mère et de Monsieur T. Tout cela ressemblait à un tapis de billard à échelle humaine, avec tous ces bruits, ces cris, ces coups, ces entrechocs faufilés. Un tour rapide par le parking avec des connasses hilares qui se moquent de moi, direction chez moi.
Là, dans ma chambre fraîchement retapissée, mon cousin, ou un autre, ou bien un mélange de ces deux-là, je ne sais plus, critique les mauvais clichés que j’ai pris avec mon appareil photo, avec ses petites lunettes et son air méprisant… Les blancs, les teintes, les couleurs : il avait raison sur ce dernier point car aucune ne me semblait plus belle que ce jaune orangé plein de soleil, derrière lui et son canapé. Les moqueries entamées en début de soirée continuent, ce que je ne supporte plus.
« Le blanc ça m’emmerde, lui rétorquai-je.
- Moi aussi, me fit-il. »
La discussion dévia sur les tatouages. Avant de partir de chez moi, je n’étais sûr que d’une chose : je hurlais à genoux que "synesthésie" ne prenait pas deux N.


Je me retrouvai à une soirée de merde organisée par et chez Monsieur D.C, un peu invisible pour l’événement. À ma grande surprise, le père de mon père était invité lui aussi. Je ne savais même pas comment. Content de le voir mais inquiet pour la suite de la soirée, je tente néanmoins d’appeler ma sœur sur son téléphone pour qu’elle vienne le chercher. En vain. Oui, mon grand-père posait problème, droit comme un piquet, se tenant au coin, il m’inquiétait. J’ignore s’il s’emmerdait autant que moi mais je redoutais chaque musique lancée depuis les enceintes, trop moderne, trop violente ou même pas perceptible à son oreille. Nerveux, je réussis l’exploit de m’embrouiller avec un connard trop sûr de lui sur le canapé d’en face, qui me menace, me prend par le col avec un sourire de défi mais qui ne me relâche malgré mon arrogance.
Finalement la soirée ne battait strictement aucun plein et une incroyable envie d’uriner me prit. Je m’isolai alors dans la première pièce vide que je trouvai dans l’appartement et commençai à pisser dans une poubelle. Malheureusement il s’agissait de la salle à manger et la pièce n’en était pas moins vide. Deux personnes furent scandalisées. Moi non, mis à part que mon grand-père était au bout du compte moins incontinent que moi.


Les moqueries reprirent et je ne me sentais pas le bienvenu. Je décidai donc de quitter la fête et de retourner en ville. Sur le chemin, dans une rue en pente, je croisai alors une foule de gens nostalgiques réclament la réouverture d’un bar malheureusement disparu. Tous chantaient, buvaient : je suivis donc cette horde d’étranges fêtards aux cheveux longs et aux grosses barbes. Le délirant cortège (duquel je croisai nombre d’amis à moi) m’amena dans un magasin de musique que je fréquentais quotidiennement quelques années auparavant mais que j’avais déserté du jour au lendemain. J’avais d’ailleurs rencontré par hasard le mystérieux patron, une ancienne connaissance amicale, dans un restaurant il y avait de ça deux jours. L’endroit avait énormément changé et je saluai le gérant timidement, un peu coupable. Me serrant la main et d’un air remonté, il me fait part de sa déception et me dit combien je l’ai vexé, alors que mes yeux recroisaient de nombreux visages anciennement très connus. Là-dessus, je lui explique que j’habite dans un autre pays maintenant, et que je promettais de revenir le voir plus souvent une fois de retour. Marché conclu, la discussion-échappée se terminant par deux sourires forcés. Il me sembla apercevoir un ami à Elle à l’intérieur, pas n’importe lequel.


En sortant de la boutique d’instruments très peu bon marché, mes amis se tenaient près d’un parking avec des caddies, refaisant le monde. Excité comme une puce, j’accourus pour conter mon incroyable soirée à Monsieur G et Monsieur C ; ils n’en ont rien eu à foutre.

lundi 13 février 2012

SOLEDAD

Je me promenais en plein jour avec ma sœur, sur le boulevard ; sorte d’autoroute urbaine. Il faisait beau, très beau. Nous étions non loin du lycée qui m’accueillait quotidiennement il y a déjà quelques années. Je revoyais les arbres : ils n’avaient pas changé. Sur le trottoir d’en face, de l’autre côté de la voie, une boutique attire soudainement mon attention. Elle ressemble à un de ces magasins de vieilleries, de bibelots et de trucs d’antiquaire, un genre d’atelier dans lequel on trouve souvent des objets locaux et peu intéressants, comme des tableaux des vieilles ruelles alentour que je ne saurais décrire ou peindre. C’est marrant, j’imaginais cette boutique beaucoup plus loin, près d’une église. Intrigué, je traverse et m’approche de la vitrine pour apprécier l’étalage de produits inintéressants qu’elle renferme. Brusquement et contre toute attente, mes yeux exorbités se posent sur une grosse pancarte de couleur rouge et aux lettres dorées, presque enfantines, posées sur un coffret de disques compact. Je reconnais là le nom de Soledad Bravo, cette chanteuse chilienne - je crois - qui a réalisé de sa voix magnifique une reprise poignante de l’hymne “Hasta siempre” composé par Carlos Puebla en l’honneur de je-ne-sais-plus quel personnage… Très surpris et enthousiaste comme un gamin, je vois à travers la vitre, près de l’entrée du magasin et un peu en retrait, un tableau représentant un monument familier. Curieux, je m’approche et reconnais là, instantanément, la Giralda de Séville, peinte de manière très rapprochée et pourtant, bizarrement vue depuis le haut de la rue Mateos Gago, amputée de ses commerces et ses restaurants. Non, la rue en pente encercle le sublime édifice et se colle à ses parois ornées d’une immense décoration en dentelle. À travers cette œuvre, j’ai l’impression que la place Virgen de los Reyes n’existe plus ; pire, on ne peut voir le sommet de l’imposante tour ! C’est en contemplant, fasciné, ce mélange de crayon et d’aquarelle que je me souviens enfin pour qui chantait Soledad Bravo : il s’agit d’Ernesto Guevara, le célèbre “Che” dont la figure emblématique flotte sur tant de murs. Guevara était, il me sembla alors, un des plus grands joueurs de basketball de tous les temps, choisi en 10ème position d’une draft au sein de la National Basketball Association, par une équipe dont je n’arrivais plus à me souvenir. La seule chose dont je me souvenais alors, près de cette boutique aux mille objets étranges vers laquelle ma sœur ne m’avait pas suivi, c’était la grande rivalité qu’Ernesto Guevara avait entretenue sur les parquets avec un certain Michael Jordan, qui a longtemps honoré le beau maillot rouge des Chicago Bulls. Dans cette concurrence sportive et humaine sans merci, la passion pour cette couleur, sans doute le seul intérêt commun des deux hommes.

lundi 6 février 2012

ÉRIC

L'endroit était plus que sombre. Lugubre, avec quelques reflets aquatiques sur les murs. Une atmosphère d'extrême tension. Une porte s'ouvre et un homme au visage hargneux entre dans cet espèce de hangar désaffecté : c'était l'ancien entraîneur d'une équipe de football que je soutiens, cette fois arborant un énorme bouc taillé à la perfection. En face, mon père, ou mon parrain, ou un mélange des deux, je ne sais plus, l'attend de pied ferme pour régler quelque chose. Les regards se percent : le coach a, apparemment, prouvé qu'il était un fumier et n'avait pas respecté une personne. Une histoire de Chinoise, je crois, violée ou humiliée ou déshonorée, ou les trois à la fois, je ne sais plus. Une ambiance de vendetta. On en vient tout à coup aux mains, et l'entraîneur déchu à la belle pilosité est précipité au sol. Le choc est violent, il ne se relève pas. Les reflets verdâtres aux murs provenaient d'une énorme flaque d'eau dans laquelle l'homme est désormais plongé, étendu, comme du linge, au centre de la pièce. Il sait qu'il ne peut plus rien changer et ne cherche pas à retourner la situation. Celui dont j'ai un peu de sang en moi s'avance menaçant :
« Et maintenant, tu sais ce que je vais te faire ? »
Dans l'ombre se dessine peu à peu une longue pioche, portée entre ses deux mains comme une épée nordique, sans difficulté. D'un revers, il porte le premier coup. Je crois qu'il atteint la plante du pied de sa victime ; je ne sais même pas s'il laisse échapper un hurlement de douleur, tout juste une grimace. La pioche est si lourde qu'elle emporte la peau du talon, puis bientôt celle de toute la cheville. L'homme au bouc n'a plus de force pour dire le moindre mot, mais implore son bourreau d'un regard inexplicable, compatissant. Le deuxième coup est lancé, magnifique. Toute la partie inférieure du mauvais manager sportif est endommagée et cette fois-ci les poumons et les cordes vocales s'expriment en chœur, ou du moins essayent, obstrués par le sang. Le bassin dans lequel s'enfonce le corps prend des teintes rouges et vertes somptueuses. Un troisième tour : les lambeaux de peau deviennent des tapis, le malheureux se convertit peu à peu en homme-tronc. Je ne sais s'il y a quelque plaisir dans son regard au fur et à mesure que son corps se décompose abominablement sous les coups, mais il ne dit rien et semble attendre chaque fois la pénétration suivante. Lorsque son agresseur lui assène un des derniers coups mortels, sa colonne vertébrale se cambre en un horrible craquement et son visage se colle presque à celui de qui le tue à petit feu, avant de retomber dans un bruit sec. La pioche continue son travail. Ce qui reste du corps sombre progressivement dans ce bassin si peu profond, et il ne reste bientôt plus qu'un regard : la cage thoracique et le bas du visage ayant été ôtés avec précision par l'outil en fer.