mercredi 6 mars 2013

POISSONS-ÉPÉES ET SQUELETTES ANOREXIQUES

Ce matin-là, alors que je m’apprêtais à prendre mon petit-déjeuner devant la télé, son père me proposa d’aller à la plage. Un peu gêné au premier abord, je prétextais avoir des choses à faire, jusqu’à ce qu’il me dise « Allez, je viens te chercher ! ». Le plus étrange, c’est que je crois bien qu’Elle était en train de refaire sa vie à ce moment-là. Comme d’autres l’avaient déjà refaite auparavant. J’ignorais avec qui, mais je savais qu’elle était partie. Et occupée avec quelqu’un d’autre. Cependant, je me retrouvais, bel et bien, en ce jour ensoleillé, avec Elle, son père et son frère, Monsieur J.
Elle avait l’air plutôt contente de me revoir… Souriante, intriguée… Je l’étais tout autant. Ça me faisait du bien. Son père, indifférent mais toujours jovial et blagueur, était satisfait de l’endroit dans lequel il nous avait amenés : au lieu d’une plage, nous nous sommes retrouvés dans un aquarium géant. Toute une ville parallèle, avec des rues pavées, faite d’enclos qui ne l’étaient pas, réservés aux requins et autres poissons effrayants. Ainsi, nous allions de salle en salle découvrir ces merveilles de la nature : « Une expérience à faire, quand même ! », disait son paternel avec sa bonne humeur communicative. Il n’avait pas tort. Les enclos n’avaient pas de protection, ni de sécurité : pas même de porte. Je ne suis même pas sûr qu’ils aient été remplis d’eau. Je revois ces poissons nager dans le vide, dans le rien, peut-être simplement volant en apesanteur dans ce lieu hors du temps. Sans jamais sortir de leur espace réservé, comme s’il existait réellement une limite.
Le seul spectacle à l’air libre se trouvait près d’un ravin éloigné du centre. Autour d’une falaise aux couleurs ocres et d’une végétation méditerranéenne typique, il y avait là un océan d’anguilles. Peut-être même deux, car le niveau d’eau dans lequel trempaient ces milliers de créatures était divisé en un improbable escalier aquatique. Certaines se dévoraient entre elles, d’autres s’enduisaient de boue ou restaient immobiles. Sans compter celles qui avaient obtenu deux paires de pattes par je-ne-sais quel miracle dans cet environnement irréel, tels des lézards. La vision de cet endroit était un véritable mirage, et je ne sais pas ce qu’il reflétait.
Plus loin, nous rapprochant de la sortie de ce zoo absurde, un bar lugubre attira mon attention… Il avait été construit au même emplacement que les enclos, si bien que seule la musique qui s’en échappait permettait de savoir de quoi il s’agissait. Je décidai d’aller y jeter un coup d’œil et franchis le seuil de la porte qui n’existait pas. À l’intérieur, je ne vis que des formes qui bougeaient de manière cadavérique, boitant lamentablement de table en table, avec l’une des seules choses que je pouvais distinguer dans l’obscurité : des sourires grimaçants qui illuminaient la pénombre comme des putains de phares. Sur les deux étages de l’établissement, serveurs, clients, tous paraissaient morts, ou avaient envie de faire croire qu’ils l’étaient. Encore déboussolé, il ne m’en fallut pas beaucoup plus pour déguerpir.
Une fois sorti, j’entendis le brouhaha ambiant derrière moi, et remarquai qu’à l’intérieur, l’on venait d’éteindre la lumière. Monsieur J s’amusa :
«  T’as vu ce bar, un peu ?
- Ouais, c’est un peu comme ces restos parisiens à concept, dans lesquels tu ne vois rien de ce que tu as dans ton assiette, et que, lumières éteintes, tu dois deviner ?
- Oui… Sauf qu’ici, ce n’est pas pour ça que l’on te plonge dans le noir. »
Son sourire enfantin aux lèvres, il ne m’en dit pas plus, et nous continuions à marcher.
Contents de leur visite en famille, je les laissai là, sauf Elle, à qui j’avais à parler… Plus tard, j’eus envie de raconter cet épisode hallucinant à ma mère. Pour cela, et malgré les mises en garde incessantes de ma copine, je voulus partir le plus vite possible, et ainsi, j’enfourchai mon beau scooter bleu de toujours, que je n’avais jamais utilisé. Malheureusement, ma mère ne fut pas très réceptive à mon récit…


Le soir-même, je décidai de retourner sur les lieux pour essayer de comprendre ce que j’avais aperçu. À l’entrée du bar, assis sur le trottoir, je me retrouvai par hasard en présence de ce bon vieux Monsieur G, qui m’expliqua avec un enthousiasme que je ne lui connaissais pas, qu’un vieil ami à nous, Monsieur W, allait lui rendre visite. Puis il me parla de son étrange projet "bounce" : j’ignorais totalement de quoi il parlait… Aussi je lui demandais s’il s’était remis à la basse.
« … Simplement à la musique », me répondit-il, plus énigmatique que jamais.
Et alors que je ne devais pas en savoir plus, il me montra du doigt l’intérieur du bâtiment. Une nouvelle fois j’entrai, et immédiatement sur ma droite, je vis deux hommes en train de découper un gigantesque poisson, attablé sur une longue planche de supplice en bois. Par moments, l’un d’eux délaissait l’effrayant couteau et empoignait son partenaire pour l’embrasser langoureusement. J’en profitai pour sortir de là sur le champ, non sans me dire que j’aurais pu assister à ce qui allait être l’une des rares scènes de porno poissonnier gay sur cette Terre.
De l’autre côté, je tombai sur Monsieur L et Mademoiselle P, avec son éternel sourire étincelant. La salle ressemblait à une grotte, taillée dans la pierre et très faiblement éclairée. D’autres personnes étaient là également, dont un homme d’un certain âge se tenant à l’écart, reclus près d’une paroi rocheuse. Après quelques bavardages, Mademoiselle P me raconta, radieuse, qu’elle avait rendez-vous avec un type charmant, et qu’il fallait que je sois content pour elle. C’est à ce moment-là qu’un téléphone sonna et plongea nos langues dans le silence. L’homme au fond de la pièce décrocha, semblait parler dudit type charmant. Il termina son coup de fil, et sans se lever, s’adressa à Mademoiselle P en rectifiant :
« C’est avec son cousin que tu as rencard, finalement. »
Même si je devais être content pour elle, je ne pus m’empêcher de les traiter de consanguins avant de quitter cet endroit.


Le lendemain, il y eut une prise d’otages dans le bus dans lequel nous nous trouvions, ma mère, ma sœur et moi. Une forcenée avait obligé le conducteur à se rendre à l’endroit qu’elle avait décidé, nous menaçant de nous prendre une balle dans la tête à tout moment. Cheveux sales, arme lisse : elle avait beau veiller au grain non-loin de nos places, je n’y prêtais pas trop attention. Je suggérais à ma mère et ma sœur de lui laisser un pourboire conséquent afin qu’elle se casse et qu’elle arrête de nous faire chier. Visiblement, ce n’était pas l’argent qui l’intéressait… Tant pis. Je retournai à ma fenêtre, à travers laquelle je pouvais encore me laisser absorber par le paysage, seul au milieu de l’effroi de tous. Du sable chaud, des palmiers à perte de vue, et bientôt l’océan.
Jusqu’à ce que l’on aperçoive un parc d’attraction aquatique. C’est là que la mégère armée avait prévu de nous amener. Elle nous fit descendre du bus, et l’on se retrouva vite sur le sable, face à un vent terrible et au manège qui masquait l’océan. La folle envoyait alors une personne à la suite au sommet du plus haut plongeoir, majestueux à une trentaine de mètres au-dessus d’un bassin peu profond. Chose étonnante, dans un déluge de cris, de nerfs et de menaces, elle accompagnait sa victime jusqu’en haut, nous laissant seuls quelques instants. Pour moi, ce procédé décrédibilisait parfaitement cette pauvre hystérique. J’en fis rapidement part à ma mère, à ma sœur : qu’est-ce que l’on attendait pour se barrer en courant, hors de la vue de cette tortionnaire ? Je commençai à longer une étendue d’arbustes des dunes pour m’échapper, lorsque j’entendis un bruit horrible. En me retournant, je compris instantanément : à chaque personne qui sautait dans le bassin en contrebas, la forcenée lui tirait une balle dans la tête, en pleine phase descendante, laissant le corps écervelé chuter droit comme un I dans une parfaite inclinaison verticale.
« Tu comprends pourquoi ça ne sert à rien de fuir, hein ? », me dit ma mère comme un reproche.
Je voulus tout de même en avoir le cœur net. Je m’approchai alors de l’entrée du parc pour parlementer avec un responsable. Je ne trouvai là que deux personnes : un employé en costard, et un cadavre la tête en bouillie, étalé sur une table de la même façon que le poisson que j’avais vu la veille. Impossible de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Le cœur soulevé, je demandai à l’employé ce qui se passait par là, et pourquoi cette malheureuse créature en pièces avait été précédemment abattue. Et ce dernier de m’expliquer que tout était normal, qu’ils cherchaient simplement des gens pour faire partie de l’expérience. Je m’approchai de lui et le regardai fixement :
« Et vous, vous êtes volontaire ? ».

mercredi 21 novembre 2012

QUEUE COMPTE DOUBLE

J’ignore toujours ce que je foutais dans cette piscine extérieure, insalubre. Sans eau, sans rien que des dalles de pierre blanches noircies par la saleté. Autour de moi, un vallon obscur, d’où semblait provenir un énorme scorpion dont je guettais les moindres mouvements avec crainte.


Dans la même atmosphère d’abandon, j’en profitai pour pénétrer dans le bâtiment grisâtre désolé dans lequel habitait Monsieur G. Cet après-midi-là, je le trouvais amoureux et triste. Replié dans une chambre verte extrêmement vieillotte, il racontait sur son lit sale que son père lui avait dit qu’il était une merde, après lui avoir interdit d’utiliser certaines techniques interdites au Scrabble. Un peu à la Jackie Chan, façon Combats de maître, pensai-je. Monsieur G acquiesça, avec son enthousiasme habituel. Avant de baisser les yeux de plus belle et de se mettre à déprimer. Sa bien-aimée venait de le rejoindre dans cette pièce poussiéreuse, et ainsi une partie de Scrabble s’annonça. Avant que je m’installe, Monsieur G me demanda de me mettre une grosse couche d’écran total sur le front : en effet, ce pauvre bougre souffrait d’une forme extrêmement rare de cancer de la peau contagieux. Seul moyen pour limiter les risques de contamination…

lundi 12 novembre 2012

ÇA VA DÉPOTER GRAVE

Quel bonheur que de gifler avec arrogance et mépris cette grosse merde hautaine qu’est Monsieur B.L, rencontré par hasard une nuit, au sortir d’un train urbain du Mexique, dont les rails surplombaient les lumières de la mégalopole en contrebas. Ah, Monsieur B.L… Il ne lui manque plus que la hache au milieu. Je l’avais repéré dans ce couloir de la gare entièrement rénovée, entourée de baies vitrées. Après l’avoir interpelé avec moquerie et lui avoir administré un bon gros pain plein d’amour, le pauvre avait l’air apeuré, ne sachant quoi faire. Son apparence de guévariste globe-trotteur avait évolué vers une habile nouveauté : une belle queue de cheval de baltringue… Le monde est décidément un village minuscule et sans fin. Surtout de nuit.

lundi 5 novembre 2012

ENTERREZ-MOI PARMI LES TARASQUES

« Maintenant je sais ce qu’a ressenti Cuauhtémoc », me dis-je en pensant à une célèbre chanson des Smiths. Inconsolable, après m’être rendu compte que ma bien-aimée m’avait trompé. Je ne la reconnaissais plus. Je constatai même que son visage était devenu celui de ma sœur. Incompréhensible. L’ordure, c’était le mec de Mademoiselle C, l’une de mes meilleures amies. Tout avait été prémédité. Calculé, organisé.
Sur un parking, à demi-éclairé ce soir-là, je décidai d’entrer dans la voiture du traître pour avoir la preuve de tout ce qui se tramait. À vrai dire, je ne savais même pas moi-même ce que je cherchais. Et c’est à peine infiltré dans le véhicule que Mademoiselle C et son fidèle compagnon me tombèrent dessus. Sa barbe hirsute et ses yeux enragés me préparèrent à un mauvais quart d’heure. Pourtant, il se contenta de me regarder avec cette étrange expression, alors que je descendais de sa bagnole, méfiant. Je n’en revenais pas qu’elle puisse être complice d’une telle saloperie. Elle semblait cautionner ; presque apprécier. Et Elle, qui ne l’était pas vraiment, se tenait à proximité. Ainsi je partis sans expliquer ni comprendre quoi que ce soit, sur cette chaussée trempée, au milieu d’un nulle part aux lumières perverses et clignotantes qui embrasaient de couleurs le toit de cet immeuble.


Au même moment, le monde connaissait une crise des doublages de films. De nombreux acteurs refusaient de remplir leur voxographie en donnant leur timbre à tout personnage ambigü du cinéma. Moi, dans un supermarché avec ma mère, je me rendis compte à quel point elle avait du mal à reconnaître les gens. Et une femme grotesque aux cheveux frisés, probablement une vieille connaissance à elle, s’approcha de notre caddie pour se remémorer le temps passé. Et perdu. Ma mère n’avait l’air que très peu enthousiasmée par la rencontre incongrue. En me voyant, la rombière s’exclama : « Qu’est-ce qu’il ressemble à son père ! ».
Rien de tel pour me mettre en rogne. Sauf que ce qu’elle avait pris pour moi, était en réalité une calavera à mon effigie, faite en terre et posée non loin…

lundi 29 octobre 2012

L'ŒUF DANS LEQUEL TU VIS

Au départ, il y eut un tremblement. À la fin aussi. Une secousse. Quelque chose de violent qui déjà n’existait plus, et s’était évaporé, à tel point qu’il était impossible de savoir de quoi il s’agissait. Puis plus rien, je crois. L’oubli.


Mon père n’arrivait plus à suivre le fil d’une conversation. On lui parlait, on avait l’impression d’être face à un pantin vide de tout, qui regardait un point inexistant au lointain et qui ne prêtait pas la moindre attention à nos paroles. Lui-même sortait de son mutisme au bout d’un moment, peu attentif au monde qui l’entourait. Et ce qui l’encerclait alors, c’était une montagne merveilleuse de l’arrière-pays, plaque abrupte de roche grise et d’arbres verdoyants. Majestueux. Depuis ce balcon sur lequel je me trouvais, je remarquai que la cime de cette falaise côtoyait le ciel, comme si les deux étaient collés l’un à l’autre, ce qui abreuvait la vallée de soleil à toute heure du jour. Il suffisait juste que l’Astre ne soit pas assoupi. Ce qui m’étonnait le plus, c’était que mon père puisse aimer un tel paysage. Je m’étais fait la réflexion avec ma mère, disant qu’il n’aimait pas le Soleil, en temps normal. Mais le spectacle était si beau que je ne m’en préoccupais guère, qu’il s’agisse du nouveau lieu de résidence de mon géniteur ou non. Le balcon surplombait une autre immensité de néant, mais de ce perchoir de pierre, l’on ne pouvait voir que ce que la nature divine faisait naître et mourir en face, sur l’autre versant.


Le soir-même, nous étions en voiture tous les trois. Je devais être pris en charge médicalement pour une durée inconnue. Au cours d’une pause dans l’herbe humide et l’obscurité, je voulus discuter avec ma mère, la Lune brillante comme seule compagnie sur cette colline accidentée. Je repensais à la vallée que j’avais contemplée durant la journée. À tout hasard, je parlais à ma mère d’un bled perdu dont j’avais eu connaissance. Elle, curieusement ravie, m’expliqua tout le bien qu’elle pensait de cet endroit, un grand sourire aux lèvres. Une incompréhension de plus pour moi, elle qui d’ordinaire avait en horreur tous ces villages isolés et lugubres, qui sont légion dans les montagnes.
« Oh non, mais c’est une commune pleine de chiens et de chats. »
Je revoyais encore la tristesse infinie des pierres et des bâtisses, une vision à mille lieues de celle que je venais d’avoir avec mon père. Et ma mère d’ajouter :
« C’est un village à la coque. »
Soit…


Et nous reprîmes la route, nous arrêtant au beau milieu d’une forêt, alors que je répétais des mouvements de kung-fu à l’arrière de la voiture. Nous étions stoppés par un énorme arbre qui faisait une sieste centenaire parmi ses proches. Autour de nous, toujours la nuit et cette absence de couleur à nos yeux. Ni une ni deux, je sortis de la voiture et enjambai le géant de bois avec une agilité asiatique plutôt ridicule.
« Tu te prends pour Jet Li ?! », me hurla mon père. Je n’en tins pas rigueur. Jusqu’à ce que, encore à terre, un chausson noir et blanc se posa brutalement sur ma main. Et alors que je levais la tête, Jet Li en personne.

mardi 15 mai 2012

TAMBOUR

Dans cette pièce aux murs sombres, aux couleurs de brique calcinée, nous étions réunis en famille. L’ambiance était à la fois pesante et détendue, au beau milieu de la salle à manger. Il manquait cependant mon père, parti s’occuper d’une tâche quelque peu ingrate : obtenir la confirmation de la mort de mon grand-père, qui lui était resté parmi nous, un peu anxieux, vêtu de son indémodable bleu de travail, dans son non moins éternel fauteuil. Les discussions allaient bon train durant cet instant familial anodin, jusqu’à ce que mon père réapparaisse avec une mine quelque peu préoccupée. Alors que nous attendions le verdict, personne ne tarda à comprendre : mon vieux grand-père devait s’en aller, et on allait venir le chercher. Ainsi il se leva de son fauteuil, dans un mélange de déception et de résignation, presque en haussant les épaules.
« Bon… ».
Ce fut donc le moment que choisirent ma mère et ma sœur pour introduire le chat dans la machine à laver. Un peu surpris, je leur demandais si ça ne risquait rien et que ça n’allait pas l’abîmer, mais elles me répondirent que non. Alors on le mit en marche, dans le tiroir à lessive et non directement dans la machine. Pas longtemps, juste 30 secondes. Suffisantes pour qu’il puisse prendre une douche et sortir de là les yeux fermés, trempé des oreilles à la queue, humilié et dans l’incompréhension la plus totale avec son poil hérissé et gonflé de peur et d’eau. On aurait dit un rat à fourrure grise que l’on venait de repêcher, au bord de la noyade.


Je pense que tout cela m’affecta énormément. Pour preuve, je ne me souviens plus des instants qui ont eu lieu par la suite, jusqu’à ce que je me retrouve dans un bar austère du quartier où l’on se lavait les pieds en public. Il me semblait avoir vu des chevaux, alors que la clientèle du bistro me dérangeait fortement. Puis je sortis pour la retrouver.
On devait se rejoindre sur les hauteurs. En premier lieu, elle me fit une réflexion sur l’odeur de café que je dégageais, m’expliquant qu’en été, les relents d’expresso se sentaient beaucoup plus fortement, etquilfallaitquejefasseattentionparcequeçapouvaitlagêner, etquecétaitpourmoiquelledisaitçaaprèstout. À ce moment-là, une ancienne camarade de classe, de l’époque du lycée, apparut. Elle nous demanda si nous attendions le premier jour de cours, ce à quoi nous répondîmes en acquiesçant. Puis elle nous parla un peu. Sur le chemin abrupt en descente, par cette journée magnifique avec toute cette verdure qui nous surveillait discrètement, j’expliquais que j’étais en quatrième année, et que même si elle avait près de vingt-cinq ans, dont trois printemps de plus que la moyenne, la deuxième année qu’elle allait commencer était la période rêvée pour ne rien branler. Et mon opinion de vétéran ne plut guère à la seconde fille qui venait de se joindre à nous, peu enthousiaste à l’idée de débuter sa première année.


Mais de cette journée comme les autres, difficile à saisir, tout restait confus. Comme si rien n’aurait jamais la moindre répercussion…

mercredi 9 mai 2012

SAVOIR APPRÉCIER LE SILENCE

Plusieurs fois j’eus l’impression d’être assailli par un horrible cafard aux ailes blanches, couleur de soie, aux dimensions cauchemardesques. À deux reprises, je crois. Mais il n’en était rien.
Tout n’était qu’argent. Et hypocrisie. Dans une gare de bus, je voulus tuer un guichetier qui refusait de me vendre un titre de transport pour une raison obscure. On essaya de me retenir, de me ceinturer, de m’immobiliser. Le seul exutoire que je trouvai alors fut de cracher au visage d’une pauvre bourgeoise, veuve ou célibataire, qui n’avait rien demandé. Je m’en foutais. Face à son indignation, je légitimai mon acte en l’insultant.
Et ça continuait. Plus tard, je vis un attroupement au coin d’une rue : un mec que je connais depuis l’école, ami d’un jeune homme qui venait de mourir dans un accident de moto (Monsieur N, que je n’aimais pas mais qui est parti beaucoup trop tôt), était en train de se battre violemment avec un autre gars. Tout ça pour une fille au beau milieu de la foule dont les membres qui la composaient en hurlant donnaient l’impression d’assister à un combat de coqs. Je crus comprendre que celui que je ne connaissais pas était impliqué dans un sale plan et devait une grosse somme à quelqu’un. Mais tout resta très confus.


La nuit était tombée. Noire, sans un mot. Elle et moi nous passâmes un moment sur un banc pour apprécier le silence, alors qu’à quelques mètres de nous gisait une forme humaine enveloppée dans une couette de fortune. De là où j’étais, on aurait dit une version féminine de l’escroc pris dans la bagarre plus tôt dans la journée. Mais il était difficile de savoir. Alors avec Elle nous nous mîmes à dessiner par terre, à la craie, des symboles en couleur qui menaient jusqu’au corps endormi : de l’amour, des fleurs, des sourires, et même une tête de chat. Jusqu’à ce que je signe le dernier dessin de la route enfantine de quelques pas que nous venions de créer : une énorme inscription en lettres capitales, sans signification, dans le sens contraire aux formes que nous avions figées par terre, perpendiculaire à mon regard et au corps inconnu, comme une dernière passerelle pour l’atteindre. Sauf que l’on aurait pu jouer à la marelle dessus.
Tout n’était encore qu’argent. Or, nous avions fait connaissance avec celui qui s’était fait molester parmi la foule. Lors d’un dîner, il continua à nous parler de placements, de remboursements, de dettes… C’était dur de ne pas en avoir rien à foutre. Des bouteilles avaient volontairement été vidées dans l’évier.


Sur le chemin pour me rendre à une convention artistique, je croisai près d’un cinéma celui que l’on prétendait être Jacques Mesrine, le crâne rasé, un anneau dans le nez et vraisemblablement en pleine période punk car vêtu comme Sid Vicious avec son célèbre t-shirt rouge à croix gammée. J’ignorais s’il interprétait une chanson de Sinatra, mais il se donnait en spectacle avec sa compagne dans un décor aux couleurs du drapeau états-unien très kitsch : étrange, et à mille lieues de l’image de gangster que j’avais, que je pensais né dans les années 30 et que je croyais mort.
Il y avait beaucoup de monde à cette convention du tatouage, dans un immense salon blanc et design. Elle, se tenant un peu à l’écart, venait de trouver un symbole magnifique à se faire encrer sous la peau : le relief d’une fleur de pierre, spongieuse, décrivant de belles arabesques le long de ses étranges pétales. C’est ainsi qu’Elle décida d’effectuer elle-même le calque de cette plante merveilleuse.
De mon côté, je me connectai à un réseau grâce à une borne mise en place dans un coin de la salle : là, je lus un message du tatoueur, Monsieur M, de remerciement et d’admiration, m’expliquant dans la langue de Dante combien il avait été ravi de travailler sur mon corps. Surpris et touché, je décidai de le chercher au milieu de l’assemblée mondaine. L’occasion de croiser de nombreux visages que je n’avais pas envie d’apercevoir, notamment toute la fine bande du magasin de musique qui avait hanté ma jeunesse. J’évitai soigneusement leurs regards, en constatant que l’un d’entre eux avait été équipé d’un sonotone : peut-être que Justice avait été faite ?


C’est alors que je trouvai le tatoueur, derrière le comptoir. Après un court bavardage, je le remerciai pour ses paroles sympathiques et lui proposai de travailler sur Elle, qui venait de nous rejoindre. Affectueusement, je lui demandai ainsi de sortir de sa poche le dessin de la fleur de pierre qu’elle avait exécuté. Mais Elle refusa. Elle avait manifestement changé d’avis…

mercredi 2 mai 2012

DES PETITS HOMMES VERTS, BLANCS ET ROUGES

Lorsque j’appris la nouvelle, j’étais en famille dans un bel appartement donnant sur la baie, magnifiquement éclairée cette nuit-là. Les extraterrestres avaient débarqué. Du moins, certains d’entre eux. L’événement ne provoqua pas plus d’émoi que ça : ceux qui étaient venus nous rendre visite étaient apparus près de la plage, s’installant peu à peu dans cette ville gigantesque. Il faut dire qu’ils nous étaient semblables en tous points ! Malgré un signe distinctif dont on m’avait parlé et que je n’arrivais pas à retenir, on aurait très bien pu ne pas différencier l’un des leurres d’un être humain. Ces extraterrestres venaient d’une région de leur planète équivalente à notre Italie. Ils étaient plutôt discrets et polis. Moi, je me suis lié d’amitié avec une ravissante envahisseuse aux cheveux rouges coupés très courts. Je me demande ce qu’elle est devenue par la suite…
Cependant, alors qu’il régnait sur le littoral un Soleil magnifique, j’avais l’impression qu’ils emmenaient avec eux les ténèbres… Un soir, alors que je m’apprêtais à aller dormir dans cette chambre inhabituelle et inconnue, je vis avec stupeur un étrange insecte sur le sol, se permettant des allers-retours audacieux entre mon lit et la salle de bain. Je n’avais jamais rien vu de tel : c’était une pince à cheveux géante sur pattes, d’une blancheur inouïe. J’espérais que ce soit une araignée, mais à en juger par le nombre de pattes dont elle disposait, le doute n’était pas possible. Un coup d’œil paniqué vers la fenêtre me fit comprendre comment le monstre était entré : les volets en bois, sans doute en mauvais état, avaient été si mal fermés qu’un immense passage s’était offert à lui, à l’horizontale. La seule chose à retenir, c’était qu’Elle avait encore et toujours du mal à comprendre ma phobie des insectes…


Le lendemain, je devais me rendre à la fac, car je devais effectuer une représentation dans une salle de cours, un concert sans instruments ni chant ni matériel, sans rien. Plein de potes à moi étaient venus pour l’occasion, et même certains curieux dont je me serais bien passé, comme cet insupportable Monsieur B et ses lunettes en écailles. Même ma mère était venue, et tous m’attendaient au fond de la salle.
Une prof myope arriva. Elle demande à toute l’assistance de former trois équipes à la tête desquelles chaque capitaine devait désigner un membre, comme à cette époque lointaine où l’on jouait au foot dans la cour de récré, étant gamins. Moi j’étais un des trois leaders. Il fallait également que l’on donne un nom à notre groupe, le moment rêvé pour que Monsieur K étale sa science pour l’équipe adverse, essayant d’attribuer un nom complexe et intelligent à sa troupe de sbires. Sa proposition contenait le mot "harmonía" sans que l’on sache pourquoi, ce qui attisa mon arrogance et ma moquerie envers mon rival roux : il ne parlait pas un traître mot d’espagnol.
Il me sembla que le but de la représentation était que chaque équipe doive reconnaître une chanson interprétée par chaque capitaine, mais je n’en sus rien. Car avant d’apprendre le principe de cette mascarade, un orage incroyable éclata. À cet instant je me tenais près de la fenêtre et il fallut lutter pour qu’elle ne blesse personne tant elle s’entrouvrait et se refermait dangereusement avec la violence hallucinante des vents. Les rideaux étaient arrachés. Dehors, la tempête emportait tout sur son passage : plantes, arbres, c’était la nature elle-même qui défilait sous mes yeux en faisant du rafting. À plusieurs centaines de kilomètres de là, mon ancien professeur de russe jubilait, et tirant sur son éternelle barbe, semblait prophétiser, cynique : « À certains endroits pendant cette tempête, contrairement à d’autres, des gens arrêteront tous les cactus déferlant, pour les manger ».


Une fois le calme revenu, je m’assis dans l’herbe humide, songeur. À quelques pas de là sur cette butte je vis le troisième capitaine du concert avorté, jusque-là resté en retrait. Soudain, un touriste s’amena et me demanda de lui indiquer le chemin dans un accent incompréhensible. Alors que je bredouillais, confus mais agacé, que je ne le comprenais pas, le troisième gars arriva et désireux de l’aider, partit avec lui tout en bavardant dans un dialecte parfait. Dans la conversation qui s’évanouissait au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient, je crus comprendre que le type cherchait l’Escorial. Visiblement, il n’était pas dans la bonne direction.
C’est après ça que je tombai sur un homme barbu, à moitié nu et sévèrement ligoté à une croix. En me voyant, il m’a regardé et m’a alors simplement demandé « Détache-moi, s’il te plaît ».