vendredi 1 novembre 2013

ZACATECAS

Le Mexique, mon Mexique, avait tellement changé... C’était assez inédit, de me retrouver dans un hôpital et de passer une échographie pour savoir si je pourrais allaiter mon enfant. J’étais fier et confiant : enthousiaste, même. Bien évidemment, la machine que l’on me passa sur le ventre se mit à sonner, exprimant l’erreur et son refus de coopérer. Quelque chose indiquait un blocage, une impossibilité, et seule la mère était apte à le faire. Je voulus en savoir plus, découvrir à quoi c’était dû, mais la sage-femme se fit presque désagréable, en me récitant une liste (inter)minable de substances en "ine", aux noms à coucher dedans, que je n’avais jamais entendus. De toute façon, je relevais ma tête allongée et pus voir ce que j’avais dans le bide. Ce qui rendait la chose infaisable. Ça n’allait donc pas être possible.
Comme je vous le disais, le Mexique avait changé. Au milieu de nulle part, dans ce désert, toutes les saisons s’étaient réunies au même point : les arbres avaient adopté des couleurs magnifiques, celles de l’automne, malgré la sécheresse ambiante et les étendues interminables de roches qui lézardaient sous le Soleil. Ma sœur me confia qu’elle n’aurait pas aimé passer une nuit seule à cet endroit, au pied des sapins d’un vert chlorophylle qui avaient chacun une Tour Eiffel dans leur tronc, tel une barrière interdisant l’accès à la montagne.
Une technologie bizarre et super avancée nous permit de traverser ce désert, et un rien de temps. Les couleurs, en dégradé de feu, brulaient sous mes yeux. Sur le chemin, une colline noire et blanche aux courbes amusantes attira mon attention : c’était un panda géant qui dormait accroupi en position fœtale.


Naturellement, en arrivant au village le plus proche, il fallait aussitôt visiter la seule chose qui méritait d’être découverte de nos jours : le centre commercial. Je demandai à mon père, grommelant son agacement congénital, de m’attendre un court instant dans la voiture. Et il resta dehors, les bras croisés et la tête enfoncée, en s’appuyant contre la carrosserie pendant un bon moment.
La première étape obligatoire, le bureau de tabac. Au milieu des regards inquisiteurs et des quolibets, j’étais redevenu un étranger. Je le sentis et cela m’oppressa. Dans les rues goudronnées sous le Soleil de mercure, on me jetait un sale regard et on rasait les murs.
Alors je pénétrai dans le centre commercial. Vétuste, anarchique, il n’y avait que son gigantisme et sa disposition qui en faisaient un mall, comme certains commençaient à l’appeler. Non, tout était plus ou moins présenté comme dans une brocante, à l’air libre, à mi-chemin entre la braderie et le marché. Sans doute une manière de ne pas perdre totalement son identité, au profit d’une culture impérialiste imposée. Non, tout semblait aller pour le mieux dans ce patelin. Un mall pour un bien, probablement.
Sans faire exprès, je bousculai un homme au visage cramé et au blouson de cuir, en avançant vers le rayon musique. À l’intérieur, pas grand-chose d’extraordinaire, et j’avais beau farfouiller dans tous les bacs en suivant l’ordre alphabétique, je ne trouvais rien. Entre les rayons, un homme était chargé de faire de l’animation discrète. C’est-à-dire qu’au lieu de hurler les produits et les promos du moment, il vint me les dire à l’oreille, me prenant par l’épaule comme si j’étais son pote ou un sujet de curiosité. La roublardise resplendissait en lui : brun, typé Italien, les cheveux courts et un bouc, tout habillé de noir, il voyait le monde derrière des lunettes de soleil inutiles. Ce briscard avait bien vu que je n’étais pas du coin, et je tentai de le semer parmi la foule.


Je traversai toute la surface pour atteindre la librairie. Là, je rentrai de nouveau dans l’homme que j’avais bousculé, qui, cette fois-ci, s’énerva franchement. J’étais désolé. Nous étions près de la sortie du centre commercial, la baie vitrée près des étagères me laissant entrevoir des palmiers et un Soleil si accueillant qu’il jaunissait tout sur son passage. Au niveau des bouquins, pareil, pas grand-chose, même si je crus apercevoir un exemple de 37° le matin : je voyais les visages de Zorg et Betty, pas si loin de là. Il y avait aussi un recueil de calaveras très bien expliqué, une sorte d’étude culturelle sur les morts et les figures macabres : bof, j’avais déjà donné dans le sujet, après tout. Elle, elle me dit qu’elle s’en était servi pour ses travaux, et elle m’installa dans un canapé pour me montrer tout ce qui lui avait plu. Il y eut tellement d’idées évoquées que le canapé lévita comme un tapis volant, au milieu des bulles d’air dans lesquelles on pouvait voir un thème différent à chaque fois.
Mais il fallait bien que je continue d’évoluer dans le mall. En m’éloignant, je faillis me perdre. Je tombai alors sur le stand de sport, et en profitai pour chercher un maillot de basket à ma taille. Au début, je ne trouvais pas : je cherchais où on les avait rangés, mais rien à faire. Puis je découvris que les uniformes du ballon orange n’étaient pas placés sur des cintres, mais bel et bien sur le dos d’un gros mec bien large qui avait dû tous les enfiler. Je regardai donc sa collection, pour voir s’il n’avait pas un maillot des Boston Celtics qui traînait quelque part, en écartant à chaque fois, un par un, toute la couche hallucinante de vêtements qu’on lui avait demandé de porter sur lui. Au bout d’un moment, forcément, j’étais obligé de plaisanter, devant la délicatesse de la situation, et demandai au gros Maya combien il en avait sur lui.
« Cinquante », me fit-il, mélangeant la bonne humeur et la résignation.
Et là, je me mis à rire, et lui dis qu’effectivement, c’était une quantité énorme. Soudain, sentant que je parlais espagnol, le faux mannequin (au sens propre) obèse me demanda si j’étais un gringo. Au fur et à mesure que je recherchais désespérément un maillot vert, je dus lui raconter mon parcours jusque-là. Je résumai, en quelques phrases, mais c’était déjà long. Il était surpris et essaya, avec son acolyte qui lui tenait compagnie, hilares, de percevoir si j’avais plutôt l’accent mexicain ou andalou. Je stoppai alors la conversation, le type devenant franchement lourd (au sens que l’on veut), se mettant même à me suivre dans le magasin pour écouter ma manière de parler. De toute façon, il n’avait aucun maillot des Celtics. Je me demande même si c’était un employé...


C’est sur le chemin de la sortie que je croisai deux filles qui m’avaient échappé jusque-là : deux blondes à la peau claire, qui auraient pu être des jumelles, me souriaient. Je les saluai et elles se rendirent compte immédiatement que j’étais Français. Je ne savais pas bien comment le prendre. En continuant à bavarder, elles m’invitèrent chez elles. Toujours en français. Sans doute des filles de la République, elles aussi.
Je me retrouverai à parler de tout et n’importe quoi dans leur cage d’escalier, jusqu’à ce que l’une dise à l’autre que, le monde étant tellement petit, il était possible que je connaisse le nom d’une commune qu’elles me posèrent devant les oreilles : c’était ma ville natale. Je n’en revenais pas ; elles non plus. Alors elles me demandèrent si je connaissais un Indien canadien qui vivait là-bas et que l’on appelait Aigle-Blanc : et oui, je voyais très bien qui était ce vieil homme à la peau dorée et aux cheveux de neige tombant jusqu’au cul, d’une raideur implacable. Nous n’en revenions toujours pas. Mais là, le climat devint un peu moins chaleureux, et elles ne voulurent plus parler d’Aigle-Blanc. Elles bredouillèrent quelques explications entre elles et je n’en saisis rien : une histoire de viol, apparemment, si j’avais bien compris. C’était drôle, non pas pour l’agression sexuelle, mais parce que je pensais instantanément à Monsieur G, lui qui était le voisin de l’Indien, et qui l’avait vu plusieurs fois pousser la chansonnette dans un pub miteux du centre-ville, avec sa guitare.
Je me rappelai aussitôt de mon père qui, s’il avait suivi mes recommandations, n’avait pas dû bouger d’un millimètre près de sa voiture, alors que la nuit était tombée violemment dehors. Pour ne pas mettre tout le monde dans la même situation, j’envoyai un message à ma sœur et à ma mère, pour leur dire que j’étais parti et que j’en aurais probablement pour un moment. Je ponctuai le texto de quelques cœurs bien rose. Les deux blondes me regardaient étrangement...
Et là, apparut un gars sans crier gare. Le mec de l’une d’elles, ou bien des deux, ce n’était pas très clair. Il n’avait pas l’air très sympathique, et était armé d’un bébé. Je me souvins alors de tant de choses. Ils me proposèrent de rester dormir chez eux : j’acceptai. Alors le jeune papa nous installa à tous des sacs de couchage en bas de leur immeuble, dans le virage qui amenait à leur quartier. Et nous nous couchâmes là, sur la route. Entre mon corps allongé sur l’asphalte et le ciel noir, il y avait des étoiles magnifiques. Un silence majestueux qui n’allait sans doute pas durer. Juste avant que je ne m’endorme, le type qui ne s’était même pas présenté me donna un conseil d’ami : me circoncire si je voulais avoir un enfant. Apparemment, ça renforçait le cordon ombilical d’un bébé. Je ne tins pas vraiment compte de cette attention si altruiste, et me concentrai plutôt sur le ciel. Alors, les étoiles bougeant entre elles se mirent en scène, et tandis qu’elles dessinaient de parfaites formes éclairées, moi, étendu sur le goudron, j’assistai à la naissance d’un enfant là-haut...

mercredi 16 octobre 2013

ROUGE-GORGE

Parfois, ça peut être chouette, l’Assemblée. Ce jour-là, au programme, une véritable petite révolution était sur le point d’être mise en place : la suppression de La Marseillaise au profit d’un autre hymne national. Inutile de préciser le scandale qui commençait à bouillonner. Une petite troupe de résistants s’était emparée d’un coin sombre de l’hémicycle, occupant plusieurs rangées de la mythique institution en désordre. À la tête de ce groupuscule, Xavier Cantat menait la barre. Il était présent. Un discours, de longues tirades envolées et probablement quelques noms d’oiseaux avaient sans doute fusé, juste avant ce rassemblement. Mais ce n’était pas grave. Lunettes enfoncées, regard baissé, Xavier tenait entre ses mains des feuillets et une partition. Ses camarades également, et ils l’imitèrent tous ensemble, alors qu’ils se mirent à chanter les paroles en chœur. On aurait dit un mignon petit récital de Noël dans une église perdue de la France profonde. Cela ressemblait à La Marseillaise, quelques couplets haineux en moins. Fini l’épisode du sang impur, Xavier Cantat et ses comparses s’abreuvaient du texte inédit, triomphants. Une salve d’applaudissements retentit au beau milieu de l’Assemblée dès que se tut la chorale.


Un spectacle émouvant. D’ailleurs, certains en avaient les larmes aux yeux. Enfin cet infâme hymne raciste et belliqueux allait pouvoir être remplacé par quelque chose de plus sain et de plus beau. On demanda alors à Xavier quel était ce chant que ces révolutionnaires venaient de lancer fièrement. Lui et sa compagne répondirent qu’il s’agissait d’une autre composition de Rouget, sans doute une partie méconnue de La Marseillaise. Mais ce n’était pas bien grave. Le changement était en marche ! En quelques secondes, toute la classe politique et les médias avaient été mis au courant, à mesure que les vainqueurs sortaient de l’Assemblée, hurlant leur victoire et la prise d’un emblème de la Nation dans une clameur époustouflante, renversant les vieux murs de leurs cris de guerre. Près de l’entrée, sur un tapis rouge, on aperçut Laurent Ruquier, interviewé au micro d’une chaîne de télé. Lunettes baissées, cheveux gris hirsutes, il manifesta son enthousiasme et son soutien au progrès historique qui allait s’accomplir. Le journaliste lui rappela que le nouvel hymne était un texte de Rouget. Mais ça non plus, ce n’était pas grave.

lundi 30 septembre 2013

EST-CE TROP ?

Un parvis de nuit était fleuri d’une étrange faune. Autour des longs bancs de béton, éventrés par des mottes de terre en leur sein, se pressaient des gens qui discutaient en attendant je-ne-sais quoi, dans le brouhaha de l’asphalte.
Tout commença avec cet homme qui vendait des peluches, peluches qui allaient bientôt devenir des joueurs de foot. Des sortes de bébés "reborn", quoi. Les silhouettes félines étaient parées d’un maillot d’une équipe de l’élite : les uniformes jaunes ou verts, chatoyants, se mariaient avec les rayures noires de leurs corps. L’étrange vendeur ambulant expliquait qu’il n’y avait malheureusement pas de contact humain direct avec elles ; c’est là où c’était dommage. Pourtant, elles étaient capables de faire des passes, des lobs, des longs centres bien administrés, bref : la panoplie parfaite du footballeur professionnel idéal (les états d’âme en moins), malgré leur cadence de robots. Ces espèces de souris mécaniques géantes, adeptes du ballon rond, allaient débarquer sur le marché, et peut-être qu’au mercato suivant, certaines d’entre elles allaient pouvoir être recrutées par des grosses écuries européennes...


Et le spectacle débuta. C’est là que je compris le pourquoi du comment du tumulte ambiant. Surgi de nulle part, Christian Estrosi apparut sur le parvis, radieux et entouré de cerbères. Vêtu de son éternel sourire sincère, le député-maire s’avança au milieu de tout le monde, la foule s’étant divisée et écartée de chaque côté de la cour urbaine, pour le laisser bien en évidence au centre de l’attention. Christian portait un énorme sac de ciment à mains nues, devant les yeux ébahis. Il ne manquait plus qu’un roulement de tambour dans le silence mondain et admiratif. Soulevant à lui seul la charge imposante, il déplaça le sac gris jusqu’à l’autre bout de l’allée, en souriant. Une lumière céleste vint presque illuminer son passage. À moins que ce ne fussent que les néons de la place. Cette procession populiste bizarre était en train de fédérer toute l’assistance autour de la figure du maire UMP, encore plus proche des gens d’en bas, des ouvriers, comme s’il s’agissait de montrer publiquement un soutien et un amour pour ceux qui galèrent à soulever des blocs de béton.
Du coup, voyant le caractère héroïque qui était conféré à Monsieur Estrosi, mon sang ne fit qu’un tour de manège : brusquement, je m’emparai d’un autre sac de ciment, laissé de côté, et imitai le politicien en transportant le fardeau de tout son poids, dans la même direction. J’y étais plutôt bien parvenu, mais rapidement, on m’arrêta pour trouble à l’ordre public, ou quelque chose comme ça. Sur le côté gauche de l’avenue qu’avait remontée Christian, il y avait une consigne, ou bien une billetterie. On m’obligea alors à prendre un récépissé et à attendre mon tour. Une femme me donna le ticket correspondant à mon délit, et je fus placé en garde à vue à cet endroit qui se remplissait, alors que les lumières venaient de s’allumer sur le parvis et que le silence de la foule s’était éteint. Décorée de banquettes de cuir rouges et dans des tons assez chics, la consigne accueillait alors de nouvelles têtes, sans que je puisse savoir quelle faute atroce leur cerveau avait commise. C’était la débandade.
Il y a pourtant une chose que je ne comprends toujours pas : pourquoi Diable ne m’ont-ils pas attaché ? Ou même menotté ? C’aurait été la moindre des choses. Mon geôlier en aura fait les frais : grand blond hargneux au possible, il portait un prix Nobel de la paix sur son visage. D’entrée, gratuitement, il m’invectiva, profitant de l’espace exigu pour m’insulter et me provoquer. Et des attaques verbales, et de l’humiliation, et de l’intimidation, soit beaucoup de tentatives vaines avant que je ne craque. La petite baltringue chialait presque de nervosité. Puis il me porta le premier coup, comme une pute. Autant de bonnes raisons dont je m’emparai sans scrupules pour lui démolir sa petite tête de con, le laissant à terre, s’exciter tout seul dans le vide et en redemander encore. Après la bagarre, je courus chercher mon bon de sortie. La même femme me donna un justificatif de fin de détention, avec la date et l’heure, et je pus enfin quitter les lieux aussi vite que j’y étais entré. Je n’arrivais pas à déterminer combien de temps j’avais passé là, malgré le laisser-sortir, mais une chose était sûre cette nuit-là : la garde à vue m’avait mis dans un retard presque insurmontable pour le boulot.


Alors, en hâte que j’étais, angoissé à l’idée de manquer le taf, j’ai traversé une forêt humide à toute allure, jusqu’à ce que je voie une tête dépasser de la fenêtre d’une cabane : elle appartenait à mon vieux pote, Monsieur T.B, un ami d’enfance. Me voyant aussi pressé, lui et son frère proposèrent de m’amener à mon lieu de travail, en bus, car ils étaient devenus chauffeurs depuis peu. La proposition tenait la route : un trajet direct spécialement pour moi, sans avoir aucun arrêt sur le chemin. La gentillesse et l’altruisme me surprirent, et nous étions déjà partis.
On a traversé beaucoup de cols et de virages en épingle pour arriver à temps, et beaucoup de voyageurs nous arrêtaient sur le chemin, sans doute en retard eux aussi, espérant que le bus les prenne, mais non : le trajet m’avait été exclusivement réservé. Moi, j’avais prévenu Mademoiselle C, ma collègue chinoise, de mon contretemps. Malgré la bataille contre le chronomètre, les deux frères ont même décidé de faire étape dans un palais qui semblait fait de marbre, pour prendre une douche.
Malheureusement, en arrivant sur place, il était déjà trop tard. L’horloge affichait 17 heures au lieu des 14 prévues. J’avais donc failli de trois heures à ma ponctualité légendaire. Le pire, c’est que j’avais même la sensation de m’être trompé d’endroit : comme si mes employeurs m’avaient envoyé dans un lieu inhabituel, ou que Monsieur T.B. ne m’avait pas amené à bon port. Car j’étais dans cet aérodrome, qui était un lycée, et inversement. Épuisé, j’avais perdu une précieuse journée de travail malgré tous mes efforts, et ce à cause d’une histoire de ciment, d’étrange meeting UMP et de garde à vue. Qui aurait bien pu avaler ça ? Il ne me restait plus qu’à déambuler comme un zombi dans ce hall de gare, avec cette cour d’école au beau milieu. Je voyais les choses en arrière. Exactement comme Monsieur F, qui paraissait avoir perdu dix ans et gagné l’équivalent en kilos : je l’avais croisé dans un bureau ouvert de l’administration, alors qu’il pestait contre ses responsables qui ne lui avaient pas accordé son départ au Japon. Son horrible jogging, son nouvel embonpoint ainsi que la barbe de son apparence de samouraï passionné de mangas parlaient pour lui. Il décampa la voix décomposée, triste et nonchalant.


Je ne voyais rien en avant. J’étais retourné là où je n’avais jamais mis les pieds. Mais dans la cour, les regards moqueurs et interloqués, les rires des filles et les sonneries de téléphones portables me semblaient familiers.

mardi 9 avril 2013

PAR ICI

Monsieur A, le serveur du café, paraissait heureux de me voir. Il me semblait qu’il s’était embrouillé avec sa chef, une fois de plus. Des choses qui arrivent. Comme toujours. Mais après tout, je n’en étais pas certain. De toute façon, comment aurais-je pu en être certain ?
J’étais revenu dans ce monde peuplé de cons et de minables. Bien que ces derniers puissent parfois se confondre. M’abritant de la vie nocturne d’ici-bas, insalubre et pesante sous les spotlights, je décidai de rendre visite à Monsieur E chez lui. Il devait me donner des conseils précieux sur le choix d’un instrument, m’aider à comparer la Precision et la Jazz Bass de Fender. Lui aussi s’était disputé avec sa chef, Mademoiselle M, qui était en réalité sa fiancée. Parfois, c’est pareil. Les fantômes du conflit étaient encore présents par ici. Je les voyais autour de moi comme des flashbacks. Monsieur E non plus n’avait pas réussi à échapper à la mascarade des cons et des minables. Il continuait à cohabiter avec eux. Puis il me fit monter à l’étage, une sorte de loft qu’il avait transformé en studio de musique. Ce n’est qu’en arrivant au sommet des escaliers que je vis le volcan se briser en mille morceaux depuis la baie vitrée de l’appartement. Il vola en éclats, en éclats de fumée, de glace, de satin et de je-ne-sais plus quoi. J’avais l’impression qu’il était sous mes yeux. Il explosa dans une violence inouïe qui ne produisit pas le moindre bruit, malgré la brutalité de cette plainte de la roche et de la nature : Monsieur E avait une baraque bien insonorisée… Sous le nuage blanc liquide, les Rouge et Noir étaient menés au score. Je les imaginais en-dessous de l’impact, face à une équipe de seconde zone. C’est ainsi que j’eus ces images d’eux, se démenant à l’époque sur des terrains pitoyables, entre deux scènes aménagées pour un festival en plein air.


Quelque part au même moment, un grand souverain à l’apparence de John Merrick se faisait porter par une barque sur un fleuve inconnu. À la lumière d’une bougie, sur le bateau dans cette cabine aux reflets de feu, il s’apprêtait à prendre un bain. Et avec sa coiffure difforme et ses lèvres monstrueuses, il se répétait à lui-même : « Un bon bain pour le roi. Un bon bain pour le roi… ».

mercredi 6 mars 2013

POISSONS-ÉPÉES ET SQUELETTES ANOREXIQUES

Ce matin-là, alors que je m’apprêtais à prendre mon petit-déjeuner devant la télé, son père me proposa d’aller à la plage. Un peu gêné au premier abord, je prétextais avoir des choses à faire, jusqu’à ce qu’il me dise « Allez, je viens te chercher ! ». Le plus étrange, c’est que je crois bien qu’Elle était en train de refaire sa vie à ce moment-là. Comme d’autres l’avaient déjà refaite auparavant. J’ignorais avec qui, mais je savais qu’elle était partie. Et occupée avec quelqu’un d’autre. Cependant, je me retrouvais, bel et bien, en ce jour ensoleillé, avec Elle, son père et son frère, Monsieur J.
Elle avait l’air plutôt contente de me revoir… Souriante, intriguée… Je l’étais tout autant. Ça me faisait du bien. Son père, indifférent mais toujours jovial et blagueur, était satisfait de l’endroit dans lequel il nous avait amenés : au lieu d’une plage, nous nous sommes retrouvés dans un aquarium géant. Toute une ville parallèle, avec des rues pavées, faite d’enclos qui ne l’étaient pas, réservés aux requins et autres poissons effrayants. Ainsi, nous allions de salle en salle découvrir ces merveilles de la nature : « Une expérience à faire, quand même ! », disait son paternel avec sa bonne humeur communicative. Il n’avait pas tort. Les enclos n’avaient pas de protection, ni de sécurité : pas même de porte. Je ne suis même pas sûr qu’ils aient été remplis d’eau. Je revois ces poissons nager dans le vide, dans le rien, peut-être simplement volant en apesanteur dans ce lieu hors du temps. Sans jamais sortir de leur espace réservé, comme s’il existait réellement une limite.
Le seul spectacle à l’air libre se trouvait près d’un ravin éloigné du centre. Autour d’une falaise aux couleurs ocres et d’une végétation méditerranéenne typique, il y avait là un océan d’anguilles. Peut-être même deux, car le niveau d’eau dans lequel trempaient ces milliers de créatures était divisé en un improbable escalier aquatique. Certaines se dévoraient entre elles, d’autres s’enduisaient de boue ou restaient immobiles. Sans compter celles qui avaient obtenu deux paires de pattes par je-ne-sais quel miracle dans cet environnement irréel, tels des lézards. La vision de cet endroit était un véritable mirage, et je ne sais pas ce qu’il reflétait.
Plus loin, nous rapprochant de la sortie de ce zoo absurde, un bar lugubre attira mon attention… Il avait été construit au même emplacement que les enclos, si bien que seule la musique qui s’en échappait permettait de savoir de quoi il s’agissait. Je décidai d’aller y jeter un coup d’œil et franchis le seuil de la porte qui n’existait pas. À l’intérieur, je ne vis que des formes qui bougeaient de manière cadavérique, boitant lamentablement de table en table, avec l’une des seules choses que je pouvais distinguer dans l’obscurité : des sourires grimaçants qui illuminaient la pénombre comme des putains de phares. Sur les deux étages de l’établissement, serveurs, clients, tous paraissaient morts, ou avaient envie de faire croire qu’ils l’étaient. Encore déboussolé, il ne m’en fallut pas beaucoup plus pour déguerpir.
Une fois sorti, j’entendis le brouhaha ambiant derrière moi, et remarquai qu’à l’intérieur, l’on venait d’éteindre la lumière. Monsieur J s’amusa :
«  T’as vu ce bar, un peu ?
- Ouais, c’est un peu comme ces restos parisiens à concept, dans lesquels tu ne vois rien de ce que tu as dans ton assiette, et que, lumières éteintes, tu dois deviner ?
- Oui… Sauf qu’ici, ce n’est pas pour ça que l’on te plonge dans le noir. »
Son sourire enfantin aux lèvres, il ne m’en dit pas plus, et nous continuions à marcher.
Contents de leur visite en famille, je les laissai là, sauf Elle, à qui j’avais à parler… Plus tard, j’eus envie de raconter cet épisode hallucinant à ma mère. Pour cela, et malgré les mises en garde incessantes de ma copine, je voulus partir le plus vite possible, et ainsi, j’enfourchai mon beau scooter bleu de toujours, que je n’avais jamais utilisé. Malheureusement, ma mère ne fut pas très réceptive à mon récit…


Le soir-même, je décidai de retourner sur les lieux pour essayer de comprendre ce que j’avais aperçu. À l’entrée du bar, assis sur le trottoir, je me retrouvai par hasard en présence de ce bon vieux Monsieur G, qui m’expliqua avec un enthousiasme que je ne lui connaissais pas, qu’un vieil ami à nous, Monsieur W, allait lui rendre visite. Puis il me parla de son étrange projet "bounce" : j’ignorais totalement de quoi il parlait… Aussi je lui demandais s’il s’était remis à la basse.
« … Simplement à la musique », me répondit-il, plus énigmatique que jamais.
Et alors que je ne devais pas en savoir plus, il me montra du doigt l’intérieur du bâtiment. Une nouvelle fois j’entrai, et immédiatement sur ma droite, je vis deux hommes en train de découper un gigantesque poisson, attablé sur une longue planche de supplice en bois. Par moments, l’un d’eux délaissait l’effrayant couteau et empoignait son partenaire pour l’embrasser langoureusement. J’en profitai pour sortir de là sur le champ, non sans me dire que j’aurais pu assister à ce qui allait être l’une des rares scènes de porno poissonnier gay sur cette Terre.
De l’autre côté, je tombai sur Monsieur L et Mademoiselle P, avec son éternel sourire étincelant. La salle ressemblait à une grotte, taillée dans la pierre et très faiblement éclairée. D’autres personnes étaient là également, dont un homme d’un certain âge se tenant à l’écart, reclus près d’une paroi rocheuse. Après quelques bavardages, Mademoiselle P me raconta, radieuse, qu’elle avait rendez-vous avec un type charmant, et qu’il fallait que je sois content pour elle. C’est à ce moment-là qu’un téléphone sonna et plongea nos langues dans le silence. L’homme au fond de la pièce décrocha, semblait parler dudit type charmant. Il termina son coup de fil, et sans se lever, s’adressa à Mademoiselle P en rectifiant :
« C’est avec son cousin que tu as rencard, finalement. »
Même si je devais être content pour elle, je ne pus m’empêcher de les traiter de consanguins avant de quitter cet endroit.


Le lendemain, il y eut une prise d’otages dans le bus dans lequel nous nous trouvions, ma mère, ma sœur et moi. Une forcenée avait obligé le conducteur à se rendre à l’endroit qu’elle avait décidé, nous menaçant de nous prendre une balle dans la tête à tout moment. Cheveux sales, arme lisse : elle avait beau veiller au grain non-loin de nos places, je n’y prêtais pas trop attention. Je suggérais à ma mère et ma sœur de lui laisser un pourboire conséquent afin qu’elle se casse et qu’elle arrête de nous faire chier. Visiblement, ce n’était pas l’argent qui l’intéressait… Tant pis. Je retournai à ma fenêtre, à travers laquelle je pouvais encore me laisser absorber par le paysage, seul au milieu de l’effroi de tous. Du sable chaud, des palmiers à perte de vue, et bientôt l’océan.
Jusqu’à ce que l’on aperçoive un parc d’attraction aquatique. C’est là que la mégère armée avait prévu de nous amener. Elle nous fit descendre du bus, et l’on se retrouva vite sur le sable, face à un vent terrible et au manège qui masquait l’océan. La folle envoyait alors une personne à la suite au sommet du plus haut plongeoir, majestueux à une trentaine de mètres au-dessus d’un bassin peu profond. Chose étonnante, dans un déluge de cris, de nerfs et de menaces, elle accompagnait sa victime jusqu’en haut, nous laissant seuls quelques instants. Pour moi, ce procédé décrédibilisait parfaitement cette pauvre hystérique. J’en fis rapidement part à ma mère, à ma sœur : qu’est-ce que l’on attendait pour se barrer en courant, hors de la vue de cette tortionnaire ? Je commençai à longer une étendue d’arbustes des dunes pour m’échapper, lorsque j’entendis un bruit horrible. En me retournant, je compris instantanément : à chaque personne qui sautait dans le bassin en contrebas, la forcenée lui tirait une balle dans la tête, en pleine phase descendante, laissant le corps écervelé chuter droit comme un I dans une parfaite inclinaison verticale.
« Tu comprends pourquoi ça ne sert à rien de fuir, hein ? », me dit ma mère comme un reproche.
Je voulus tout de même en avoir le cœur net. Je m’approchai alors de l’entrée du parc pour parlementer avec un responsable. Je ne trouvai là que deux personnes : un employé en costard, et un cadavre la tête en bouillie, étalé sur une table de la même façon que le poisson que j’avais vu la veille. Impossible de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Le cœur soulevé, je demandai à l’employé ce qui se passait par là, et pourquoi cette malheureuse créature en pièces avait été précédemment abattue. Et ce dernier de m’expliquer que tout était normal, qu’ils cherchaient simplement des gens pour faire partie de l’expérience. Je m’approchai de lui et le regardai fixement :
« Et vous, vous êtes volontaire ? ».